Les victimes de prédateurs sexuels ne doivent plus se taire

 

Michaël : “Les victimes de prédateurs sexuels ne doivent plus se taire.”

Michaël a 33 ans.  Il habite Montréal (Québec) où il est étudiant en cybersécurité et en cyberenquête à l’École Polytechnique. Il est régulièrement confronté à des prédateurs sexuels qui convoitent des ados, souvent trop jeunes pour soupçonner les conséquences de telles rencontres.

 

Culture Gay : Tu as récemment fait un parallèle entre tes études en cybercriminalité et ta propre expérience. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Michaël : En effet, ma réorientation dans ce domaine n’a rien d’étranger à ma propre expérience, même si ce n’est pas ma seule motivation. J’aime d’abord et avant tout l’informatique depuis toujours. Au-delà de cette passion toutefois il y a mon parcours.
Il y a exactement 20 ans, alors que j’avais 13 ans, je commençais à utiliser les chats en ligne. Au même moment, je commençais à découvrir et à être curieux par rapport à mon orientation sexuelle. C’est à ce moment que, seul devant l’inconnu de ma propre sexualité, j’ai eu la malchance de discuter sur mIRC avec plusieurs cyberprédateurs qui ont profité de ma vulnérabilité pour faire de moi leur objet sexuel.
J’ai pu reconnaître ce qui m’était arrivé et rétablir les faits dès le début de ma vingtaine qui fut malgré tout très chaotique, mais riche en apprentissages et en développement personnel. J’ai aussi beaucoup voyagé, étudié, réfléchi, grandi.
Ma réorientation professionnelle était nécessaire pour plusieurs raisons, et ce domaine est tout indiqué pour moi. Maintenant que j’ai plus de recul sur mon expérience de vie, je suis certain que je peux y jouer un rôle différent de quelqu’un qui n’a pas le même vécu.

Culture gay : En tant que victime des prédateurs sexuels, tu connais sans doute mieux leur mode opératoire. On sait que les personnes victimes d’abus sexuels sont pendant un temps variable dans le déni total. Peux-tu nous expliquer ce processus que les gens ont du mal à comprendre ?

Michaël : Il est certain que j’ai vécu de l’intérieur le modus operandi typique qui émane de ce genre de cyber rencontre entre jeunes homosexuels et hommes adultes. J’ai aussi vécu pendant 10 ans ce déni dont tu parles qui est généralement nourri chez les jeunes homosexuels par plusieurs distorsions de la réalité. Ces déformations des événements rendent généralement plus acceptables, par exemple, l’écart d’âge entre jeune homme et prédateur sexuel. Cette manipulation aussi sert souvent à faire croire à un jeune homme qu’il est “mature pour son âge”, ce qui installe un terrain fertile pour une fausse relation “d’égal à égal”.
C’est pourquoi pendant mon adolescence je vivais cette forme de déni que beaucoup d’entre nous vivons. Il ne m’était pas arrivé rien, même si cela continuait de m’arriver : je ne le comprenais PAS comme étant de la violence sexuelle. Je me pensais juste en avance sur mon temps, sur tout le monde. Je pensais que je savais ce que je faisais et je le répétais avec plusieurs cyberprédateurs tout aussi convaincants.
L’étape suivant cette période de distorsion des événements c’est celle du “choc”, comme dans le processus du deuil. Dès lors, on commence à reconsidérer le fil narratif de notre histoire. Et s’installe le vrai déni qui sera suivi de la colère, de la tristesse, de la résignation, de l’acceptation et de la reconstruction.

 

Culture Gay : Que faut-il faire quand on a été victime de violences sexuelles dans sa jeunesse, pour sortir du déni et affronter la réalité ?

Michaël : Il n’y a pas de formule unique. Pour les jeunes qui le vivent en ce moment, je recommande d’en parler à une personne de confiance (un/e prof, un parent, un frère, une soeur, un ami) qui sera discrète et qui respectera la confidentialité (les psychologues scolaires ont cette obligation). Si la personne a plus de 2 ou 3 ans que toi, si tu es adolescent, il est très probable que d’avoir des relations sexuelles avec cette personne te soit néfaste à court et à long terme. Dans tous les cas, assure-toi d’être en sécurité, si tu parles. Si tu sens que parler nuirait à ta sécurité, c’est encore plus important de parler, mais alors il faudra peut-être s’adresser avec des autorités qui vont pouvoir te protéger. Dans tous les cas, tu préféreras le faire que de te taire, crois-moi.
Si tu es adulte et réalises à peine ce qui t’es arrivé et les impacts que ça peut avoir eu sur toi, il se peut que tu sortes d’une longue période de déni. La tristesse, le “pourquoi moi?” et la colère suivront inévitablement. C’est le bon moment pour aller chercher des ressources. Comme je suis canadien, je ne peux parler des ressources que je connais ici uniquement, mais en général tout organisme d’aide aux victimes d’actes criminels et de violences sexuelles pourront te référer au bon endroit pour avoir des services adaptés à ta réalité et à ton orientation.

J’aimerais ajouter qu’il peut être ardu, lorsqu’on a pas fait son coming out, de parler de tout ça. Mais en même temps, c’est le facteur qui préserve le silence le plus. Il faut suivre son instinct et son rythme, mais on n’est plus en 1998 et l’orientation sexuelle est un moins grand tabou qu’à l’époque.

 

Culture Gay : On entend parfois que les victimes de pédophilie ont plus de chances de devenir pédophiles à leur tour. Que dire à ces personnes qui sont irrépressiblement attirées par des adolescents ? Ne peut-on pas soigner le mal à la racine ?

Michaël : Il existe de l’aide pour les pédophiles. Les thérapeutes et criminologues veulent aider les victimes potentielles de ces pédophiles, en rendant les penchants de ceux-ci moins actifs avec le temps et les passages à l’action moins probables. Beaucoup de pédophiles ne passent pas à l’acte, préfèrent la pornographie juvénile ou demeurent sans tache, même s’ils demeurent prisonniers de leurs désirs troublants. Comme ce penchant est très stigmatisé, en parler nécessite beaucoup de courage et parfois, il arrive que c’est ainsi que les pédophiles font la rencontre d’autres et que la criminalité commence à se faire plus réelle.
Si j’avais une chose à leur dire c’est qu’il n’est pas criminel d’avoir des désirs troublants pour soi-même. Le problème c’est qu’ils pourraient à long terme mener à faire du mal à des gens sans défense. Parlez-en à un spécialiste, c’est votre meilleure option avant de ruiner votre vie et celle d’un ou des jeunes sans défense.
Enfin, il est impossible de prévoir les penchants sexuels d’une victime de violences sexuelles comme je l’ai été, mais ce qu’on entend en général est que, plus une victime va chercher de l’aide tôt, moins elle a de chances de devenir agresseur à son tour. J’ai présentement l’âge qu’avait le premier cyberprédateur que j’ai rencontré et je peux dire que je ne vois absolument pas comment je pourrais avoir envie de rencontrer des jeunes adolescents. C’est impensable !

 

Culture Gay : Merci vraiment beaucoup Michaël !

 

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