Les Vestiges de Marc Kiska, des mots et des images

Les Vestiges de Marc Kiska, des mots et des images

Marc Kiska publie “Les Vestiges d’Alice”, un excellent premier roman, dont la qualité littéraire rejoint la qualité d’édition. Et si cet artiste est si impliqué dans l’objet autant que le contenu, c’est qu’il exprime son art sur de multiples supports. L’écriture et la photographie sont ses premières armes et il sait les utiliser avec talent. Interview.

 

Les Vestiges d’Alice, de Marc Kiska (Ed. Tabou)

Culture Gay : Bonjour Marc Kiska, vous êtes un jeune artiste aux talents multiples et à l’avenir prometteur, pourriez-vous vous présenter aux fans de Culture Gay ?

Marc Kiska : Bonjour. Je suis né en France en 1983 et j’ai grandi dans une petite ville près de Saint-Etienne. À 17 ans, après avoir passé un bac technologique en hôtellerie-restauration, j’ai intégré un programme éducatif d’un an en Norvège. Après de nombreuses aventures – pleines de créatures féeriques mais aussi monstrueuses -, j’ai décidé de rester dans ce pays. J’ai commencé à écrire jeune et c’est à l’âge de 21 ans que j’ai eu envie d’illustrer mes textes. Je me suis tourné vers la photo et j’ai appris à développer mes pellicules dans ma salle de bain ; j’aime le DIY et je suis autodidacte dans de nombreux domaines. J’ai entre autres réalisé un court-métrage, je fais du dessin numérique, parfois du graphisme, et j’ai exposé cet été une première sculpture.

 

Culture Gay : Vous avez commencé à écrire très jeune, comment avez-vous découvert cette passion ? Vous souvenez-vous de vos premiers textes ? Quels étaient vos thèmes de prédilection ?

Marc Kiska : J’ai commencé à écrire vers l’âge de treize ans. J’étais rêveur, créatif, et j’aimais lire ; ma mère m’a légué son amour des livres. Mais c’est au lycée que j’ai vraiment écrit, plus jeune je me cherchais, j’avais du mal à trouver ma voix. Le lycée et l’internat ont été un passage marquant pour moi, je me suis retrouvé enfermé dans un milieu conservateur, presque militaire, en tout cas psychologiquement violent. Une horreur ! Et j’avais dans tout ça mon homosexualité à gérer. À cette période je suis tombé par hasard sur un livre de Poppy Z. Brite, et cet auteur (aujourd’hui transgenre) m’a complètement bouleversé. Je me suis épris de l’esprit rebelle post-punk/gothique. Je me suis mis à écrire des poèmes, puis des nouvelles assez sombres qui reflétaient mon humeur. J’avais un besoin viscéral de parler de mon amour des garçons mais aussi de l’oppression que je subissais. J’ai commencé à écrire un roman en terminale que j’ai achevé quelques années plus tard, mais qui n’a jamais été publié, ça démarrait sur l’incendie d’un lycée… “L’ange et le démon de l’amande” fut ma première nouvelle à paraître dans la revue Belge “Encre Noire” en 2001. Mes nouvelles étaient de style fantastique, mes personnages étaient toujours des ados sombres et paumés en quête d’amour et de liberté. Elles étaient aussi érotiques, mais contrairement aux Vestiges d’Alice, c’était plutôt romantique que cru.

Culture Gay : Attardons-nous un instant sur l’objet. C’est un très beau livre ! On sent que vous avez accordé un soin particulier à sa présentation. C’était important que tout passe entre vos mains ?

Marc Kiska : Merci ! C’est entre le moment où j’ai reçu le contrat d’auteur et celui où toutes les formalités ont été réglé que j’ai réalisé la photographie de couverture. J’ai pris l’initiative sans en parler aux éditions Tabou, et Thierry Plee, le directeur, l’a immédiatement accepté lorsque je lui ai proposé. Je me suis retrouvé avec un contrat de photographe à côté de mon contrat d’auteur ! La série d’où est issue la photo de couverture se nomme D-programmed. Elle reprend certaines des thématiques du roman comme le conformisme, l’oppression des jeunes, le désir de liberté, etc. D’une manière ou d’une autre tout ce que je fais est lié, ça forme un tout, une sorte d’univers. J’étais ravi que la photo de couverture soit acceptée, cela voulait dire que le livre-objet dans une certaine mesure serait aussi représentatif de cet univers. J’aurais détesté avoir une couverture qui n’aurait pas reflété correctement le contenu du livre ou au moins son atmosphère. J’ai vu tellement de livres avec des couvertures inadaptées ou simplement moches, je trouve ça dommage. L’objet est important, le design, le papier, l’odeur même, chaque livre est une ouverture sur un monde, il faut savoir donner envie de visiter ce monde.

 

Culture Gay : Votre écriture est très intimiste, on partage les pulsions de vos personnage comme si on endossait leur peau, comment vous est venue l’envie d’écrire Les Vestiges d’Alice ?

Marc Kiska : C’était en 2009, je passais quelques mois sabbatiques en France. Mon futur mari écrivait un master et j’avais du temps à tuer. Je venais de lire Défaits de Dennis Cooper et Sarah de J.T. Leroy que j’ai adoré. Je cite ces deux livres parce qu’ils m’ont influencé. Depuis plusieurs années j’avais en tête le sujet de la relation entre Max et Henri qui est inspirée de faits réels. Et comme les auteurs cités précédemment j’ai choisi un style claquant et cru pour écrire l’histoire de ces ados. Max et Henri, c’était le point de départ. La thématique des boissons chaudes (Chocolat Vs Café) est venue se greffer au roman un peu plus tard, l’oppression des jeunes est un sujet récurrent dans mon travail. À l’époque, je créais de petites histoires étranges et surréelles en séries de photos. Je n’avais pas écrit depuis un moment et j’ai ressenti cette envie pressante de m’y mettre, mais aussi ce besoin de creuser certains sujets trop difficilement compréhensibles ou difficiles à mettre en scène à travers la photo.

 

Culture Gay : Comment s’est déroulée votre collaboration avec les Editions Tabou pour “Les Vestiges d’Alice” ? A-t-il été facile de trouver un éditeur pour votre premier ouvrage ?

Marc Kiska : Je suis très content d’avoir été publié chez Tabou. J’aime leur ouverture d’esprit et les personnes avec qui j’ai eu à faire ont toujours été respectueuses. Elles ont par ex pris en compte mes propositions, comme avec la couverture. J’avais envoyé il y a trois ans une première version de mon roman à certaines maisons d’édition, dont Tabou ne faisait pas parti. Il a été refusé. Je l’ai renvoyé à une dizaine d’autres il y a un an après l’avoir retravaillé. J’ai reçu très vite la réponse positive des éditions Tabou et j’ai foncé. D’une certaine façon, ça a été facile pour ce roman, mais si on prend mon parcours dans son ensemble, j’ai beaucoup travaillé pour en arriver où j’en suis aujourd’hui et j’ai pas mal galéré. Mon travail n’est pas mainstream et il est difficile de le caser, même dans le milieu gay.

 

Culture Gay : Les Vestiges d’Alice est déjà reconnu par les critiques comme un excellent roman, comment vivez-vous cet engouement ?

Marc Kiska : Je me suis beaucoup plus investi dans l’art visuel que dans l’écriture ces dernières années. Côté photo j’ai plus d’assurance : j’ai fait des expos, j’ai publié un beau-livre, “Outlandish /ROOM/”, j’ai vendu pas mal d’œuvres, j’ai des retours, etc. Au niveau de l’écriture, même si j’ai publié quelques nouvelles dans des revues alternatives il y a plus de dix ans, je n’ai pas la même assurance. Juste avant la publication de mon roman, peu de personnes savaient que j’écrivais. J’étais principalement connu pour mon travail photographique et seulement quatre ami-e-s avaient lu “Les Vestiges d’Alice”. J’ai beaucoup douté de mon roman et quand les retours ont commencé à tomber, j’ai eu du mal à y croire ! Je ne m’attendais pas à de si bonnes critiques, Thierry Desaules a qualifié “Les Vestiges d’Alice” de “coup de maître” à la radio.

 

Culture Gay : Avez-vous d’autres projets sur les rails en cours de création ?

Marc Kiska : Je suis en train de retravailler certaines de mes nouvelles que j’ai envie de rassembler dans un receuil, peut-être illustré. J’ai aussi attaqué l’écriture d’un nouveau roman. Je ne préfère pas en dire plus pour le moment, seulement qu’il sera différent des Vestiges d’Alice dans le style et que l’histoire se déroulera en Norvège. Côté photo, je n’ai pas vraiment de projets en court, plutôt des shootings indépendants les uns des autres.

 

Culture Gay : Vos inspirations visuelles et littéraires sont-elles différentes ? Comment gérez-vous ce qui sera transformé en visuel ou en texte ?

Marc Kiska : Une photo peut en raconter beaucoup, et il y a d’ailleurs une symbolique importante dans mon travail, mais l’interprétation est laissée au public. Je ne peux pas être aussi précis qu’à travers un récit. À travers un texte, j’ai la possibilité de fouiller une histoire, des personnages, et la lectrice/le lecteur n’a qu’à se laisser porter. Aujourd’hui lorsqu’il s’agit de la photo, je ne pense plus souvent en termes de personnages et d’histoires, mais plutôt en termes de thématiques et de symbolique, et aussi de beauté, d’esthétisme. Si j’ai des images qui me viennent en tête ce sera plus facilement une photo, si j’ai une histoire, ce sera plus facilement un texte.

 

Culture Gay : Vos photographies sont autant d’histoires, comme des tranches de vie dont on est témoins et dont on est supposés trouver les parts manquantes. Comment se déroulent vos séances ?

Marc Kiska : Les séances photo sont en fait plutôt courtes, mais peuvent être demandantes pour les modèles. Je pense par ex à ce garçon que j’ai ”crucifié”, perché sur une croix en équilibre sur un pied. La pose était bien sûr difficile à tenir. Je devais littéralement monter le modèle sur la croix, l’attacher et je n’avais alors que quelques secondes pour prendre des photos avant d’avoir à le redescendre. Tout ça à répétition. Mais c’est tout le travail de préparation qui prend du temps, je fais tout moi-même où j’essaye en tout cas. Cette croix c’est moi qui l’est construite et j’ai mis des jours à trouver un local assez haut de plafond et qui ne soit pas hors de prix à la location. C’était en hiver. Il y a eu le transport de la croix, le montage et démontage. Et puis le modèle, il a fallu que je trouve un garçon qui accepte d’être crucifié, ce qui impliquait une certaine ouverture d’esprit, de ne pas avoir le vertige, d’être physiquement en forme, etc. Bref à chaque fois il y a un tas de choses à prendre en compte. La prise de photos a été rapide, on a du y passer deux heures. En général je sais ce que je veux lorsque la séance commence, sur place il n’y a pas beaucoup de travail de recherche à faire sur les poses, le placement du modèle, etc, bien sûr je laisse les modèles improviser s’ils en ont envie, et ça mène aussi à de belles choses.

 

Culture Gay : Quels sont les artistes qui vous inspirent le plus ? Y-at-il des photographes ou des écrivains qui vous touchent particulièrement ?

Marc Kiska : J’ai déjà nommé quelques écrivains qui m’ont inspiré, il y en a d’autres, mais je vais seulement parler d’un livre qui m’a profondément touché l’année dernière : ”La maison dans laquelle”, de Mariam Petrosyan, un livre-monde mystérieux et fascinant. L’histoire se déroule dans un pentionnat peuplé d’enfants handicapés plus ou moins livrés à eux-mêmes. Le livre est toujours sur la table de la salle à manger où j’écris pendant l’hiver, à côté de la cheminée. Si on veut parler d’un livre magique, on peut parler de celui-ci ! Je ne sais pas si j’en suis vraiment sorti et si j’en sortirais un jour.

Culture Gay : Où peut-on voir vos photographies ?

Marc Kiska : Je viens juste d’exposer à Paris, aux Souffleurs, et je n’ai aucune exposition en court où à venir pour le moment en France. Vous pouvez cependant trouver mon livre de photos “Outlandish /ROOM/” à la librairie Les Mots à la Bouche, à Paris, et bien sûr retrouvez certaines de mes photos et toute l’actualité autour de mon art sur mon site : www.marckiska.com

 

Culture Gay : Merci beaucoup !

Merci à vous et à Culture Gay !

Commander Les Vestiges d’Alice, de Marc Kiska

Site officiel de Marc Kiska

 

 

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