Tristan Nibelon, au cœur de l’histoire

Tristan-Nibelon

 

CG : Bonjour Tristan Nibelong. Pourriez-vous vous présenter à celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore en un seul Tweet ?

TN : Bonjour. Je suis un gay parisien, vivant en couple et bientôt marié, travaillant dans le secteur de l’édition. Je suis aussi l’auteur de Cœur à corps, un roman, très actuel celui-là, également paru aux éditions Textes Gais, qui raconte l’échec d’une relation homo du fait d’un désir d’enfant mal assumé du côté de l’un des partenaires.

CG : Vous êtes étudiant à la Sorbonne et votre thèse se rapporte à la littérature érotique homosexuelle en France au siècle des Lumières. Pourquoi avoir choisi cette période ?

TN : À vrai dire, si j’avais été étudiant à la Sorbonne voici dix ans, ainsi que le laisse entendre le livre, j’espère bien que je ne l’aurais plus été aujourd’hui. Non, je n’ai jamais fait d’études littéraires – ce que je regrette beaucoup, au demeurant. Je suis seulement passionné d’histoire, et très attiré par la période qui précède la Révolution. Ce que je prétends être et avoir fait dans le livre n’est que pure licence littéraire. Mais vous vous y êtes laissé prendre…

 

CG : Pendant longtemps l’église a brûlé les textes érotiques homosexuels, comment est-il possible que nous en découvrions encore de nos jours ?

TN : Je ne suis pas certain que cela soit vrai pour la France de l’époque des Lumières. Au contraire, il en subsiste un très grand nombre, le plus célèbre étant Hic et Haec (c’est-à-dire que le héros est à la fois lui et elle), œuvre d’un personnage mieux connu pour d’autres hauts faits, le comte de Mirabeau, qui commit, comme Saint-Just du reste, quelques écrits pornographiques. Mais on peut citer aussi Antoine Ferrand, Alexis Piron, Charles Collé, Julien Offray de la Mettrie, Nicolas Edmé Restif de la Bretonne, Andréa de Nerciat, sans oublier le grand Européen que fut Giacomo Casanova, dont nous conservons encore romans ou nouvelles. Encore que la plupart de ces récits, même s’ils y font une large place, ne se cantonnent pas au seul cadre des relations sexuelles entre individus de même sexe. Et puis il y a, pour la période révolutionnaire, ces savoureux Enfans de Sodome à l’Assemblée nationale, ou Les Petits Bougres au Manège ou encore Vie privée et publique du ci-derrière marquis de Villette. Ces écrits, en tout cas ceux publiés avant la Révolution, ont bénéficié de la « permission tacite », qui permettait aux auteurs d’échapper à une censure débordée par la floraison d’écrits en faisant prétendument état d’une ville d’édition située en dehors du royaume, en pays protestant, le plus souvent Amsterdam, Londres ou Édimbourg. Quant à l’Église, elle est, en ce siècle des Lumières, en pleine perte de vitesse. Comme le dit l’un de mes personnages, lui-même un religieux (mais si peu), le règne de Louis XV aura été marqué du sceau de la déchristianisation du pays, avec une certaine prise de distance d’avec la morale chrétienne. Les couvents se vident, les mœurs se transforment, les esprits et les comportements se laïcisent. Par exemple, on n’a jamais abandonné autant d’enfants, le plus souvent nés d’amours illégitimes. Mais aussi, l’appréhension des relations « sodomitiques » change : de crime contre Dieu jusqu’au siècle précédent, le « vice infâme » devient rébellion contre l’État, contre l’ordre public, contre la Nature. Ce n’est plus l’Église qui réprime ; c’est, mais d’un bras fatigué, le Prince.

 

CG : Vous révélez aujourd’hui un manuscrit oublié, dans lequel un proche du roi Louis XV conte ses aventures galantes avec de jeunes et beaux garçons. Dans quelles circonstances avez-vous découvert ce texte ?

TN : Encore une fois, au risque de décevoir le lecteur, ce récit n’est pas davantage authentique que moi je n’ai étudié à la Sorbonne. Il s’agit du fruit de mon imagination. On peut le deviner au début du livre lorsque le narrateur appelle de ses vœux un pape issu des rangs des jésuites (ceux-ci, éducateurs, étaient alors supposés cultiver la « perversion ») qui n’arriva qu’en… 2013 ! Mais j’ai essayé d’y faire revivre l’esprit des auteurs que j’ai cités plus haut, en recourant à une langue évoquant celle du XVIIIe siècle, y compris – et surtout – lorsque le propos se fait salace. J’ai utilisé comme base la relation d’un séjour de la cour de Louis XV à Compiègne en 1764, publiée au siècle suivant. Deux ou trois mois qui ne furent pas sans conséquence sur notre histoire, puisque c’est le 6 août 1764 que la France et la république de Gênes signèrent au château un traité d’alliance permettant à la première d’occuper quelques places fortes de l’île de Corse, la seconde s’avérant incapable de renverser la rébellion de Pascal Paoli. On connaît la suite.

 

CG : Les gays sous Louis XV étaient-ils très différents de nos contemporains ?

TN : Il existe des exceptions (par exemple, il est un cabaret où officie un individu efféminé qu’on appelle « la Grande Cocotte » et qui parle de lui au féminin), mais en règle générale ce qu’on appelait alors un « antiphysique » ne se distingue pas vraiment, de par son mode de vie, du reste de la population de sa classe sociale. Il n’y a pas, comme c’est parfois le cas aujourd’hui, de signes distinctifs. Le marquis de Villette (1736–1793), qui apparaît dans mon livre, traîne la réputation d’avoir été l’« inverti » emblématique de l’époque, voire même « libéré », mais en réalité il dépensa beaucoup d’efforts pour la démentir, au point de s’inventer des maîtresses et même un duel avec l’amant trompé d’une de celles-ci. Il n’y a pas, au bémol près du cas de la Grande Cocotte et de quelques autres, de vie, de culture « gay ». En revanche, la « drague » bat son plein à Paris, sensiblement aux mêmes endroits qu’aujourd’hui. Le jardin des Tuileries, par exemple, où la police ne peut intervenir, car on est là chez le roi. Les relations sont souvent tarifées. Comme cela arrive encore de nos jours. Il y a bien entendu au XVIIIe siècle des auberges ou des cabarets où l’on vient chercher du sexe, mais cela ne va pas plus loin.

 

CG : Pouvez-vous nous parler davantage de Chasse au Daguet, le livre que vous venez de publier et qui a été remarqué par la Librairie Les Mots à la Bouche ? Qu’est-ce qui vous a motivé à l’écrire ?

TN : Mon premier livre, Cœur à corps, avait assez bien marché. Cela m’a donné envie d’en écrire un deuxième. Je cherchais un sujet. Au cours d’une balade avec mon compagnon en forêt de Compiègne, nous avons découvert un endroit nommé « Carrefour des princesses ». Le nom m’a intrigué. J’ai cherché à en savoir plus. C’est ainsi que j’ai découvert, en surfant sur Internet, cette relation du séjour de la Cour en 1764, qui m’a paru offrir une belle toile de fond à l’histoire que je me proposais d’écrire. Il m’a fallu prendre quelques libertés avec la chronologie pour mettre tous mes personnages au même endroit au même moment, que je signale à chaque fois, les attribuant à des erreurs, délibérées ou non, de la part du narrateur. J’ai donné vie à un libertin issu de la haute aristocratie, titulaire de sinécures à la Cour, dont la préoccupation essentielle consiste à satisfaire son goût immodéré pour les « beaux garçons ». Je lui ai associé un domestique mi-entremetteur, mi-amant occasionnel, « lorsqu’il n’y a rien de mieux » ; en effet, les relations homosexuelles entre maître et valet étaient chose courante à l’époque. Pour faire bonne mesure, j’ai fait intervenir l’Église en la personne d’un abbé de cour, libertin comme il se doit. Et puis le marquis de Villette, dont j’ai parlé plus haut, à qui mon héros usurpe le sobriquet si évocateur de « Dardanus », y trouve aussi sa place.

 

CG : C’est noté, nous allons nous procurer « Chasse au Daguet ». Quels sont les 3 livres que vous conseilleriez à un gay qui souhaite approfondir sa culture de l’érotisme ?

Pour le XVIIIe siècle, Hic et Haec, de Mirabeau, que j’ai déjà évoqué. Je citerais Teleny, un roman attribué avec quasi-certitude à Oscar Wilde. Et puis, pour ce qui est de la littérature gay d’aujourd’hui, j’ai adoré les trois livres de Benjamin Schneid, chez Textes Gais. Je ne saurais pas choisir entre En mâle d’amours et Rapport de forces. Un vocabulaire très cru. Des images fortes. De belles histoires d’amour entre hommes, aussi.

 

CG : Les gays d’aujourd’hui commencent à obtenir de plus en plus de droits. Qu’en était-il sous Louis XV ? Était-on tolérants envers les homosexuels ou plutôt homophobes ?

TN : À l’époque souffle chez nous ce que la chercheuse Chantal Thomas appelle « un air de liberté ». La France des dernières années du règne de Louis XV se montre donc sensiblement plus ouverte envers les « antiphysiques » que les pays voisins : on ne brûle plus de sodomites pour ce seul chef après 1750, et ne sont poursuivis que les « méfaits » commis sur la voie publique, ce que l’on appellerait aujourd’hui « attentats à la pudeur ». La police (les « brigades de pédérastie ») intervient souvent : les nobles sont relâchés ; il arrive que les autres soient internés à Bicêtre, souvent sans pouvoir par la suite exercer à nouveau leur métier, et se tournent vers le brigandage. J’y fais allusion dans mon livre. En revanche, tout ce qui relève de la sphère privée est protégé, les dénonciations d’actes commis dans ce cadre ne donnent matière à aucune enquête. On pourrait dire que cet état de fait aurait perduré jusqu’en 1981 si la situation des homosexuels ne s’était détériorée à partir de la Révolution – qui s’accompagne d’une « moralisation », le XIXe siècle faisant dans son sillage du divergent, qu’il soit masculin ou féminin, un malade, un « monstre » – pour qu’on en revînt à une sorte de statu quo ante à la Libération. Enfin, à la différence d’aujourd’hui, où c’est encore trop souvent le cas, l’image des relations sexuelles entre hommes ne véhicule en aucune manière, pour nos ancêtres du XVIIIe siècle, un quelconque déficit en termes de virilité, même du côté de celui qui joue le rôle passif. L’homosexuel (le mot n’existe pas encore) est considéré, en particulier s’il appartient à l’aristocratie, comme un libertin, comme quelqu’un qui, comme je l’ai dit, s’extrait des règles de la Société et de la Nature. La même chose s’applique aux femmes qui couchent avec des femmes.

 

CG : Quels sont vos projets ?

TN : Tout d’abord, passer devant le maire avec l’homme que j’aime, mon premier lecteur. Ensuite, j’ai en projet un troisième roman. Je souhaiterais y laisser un peu de moins de place au sexe que dans les deux premiers. L’action se déroulera dans les Alpes, de nos jours, en 2015 et ou en 2016, peut-être…

 

CG : Merci beaucoup Tristan Nibelong.

http://motsbouche.com/fr/livres/25590-chasse-au-daguet-ou-a-la-poursuite-des-beaux-garcons-9791029400872.html

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