Stéphane Dubin, écrivain sensuel

Stéphane Dubin, écrivain sensuel

 

Culture Gay a du s’y reprendre à plusieurs reprises avant que Stéphane Dubin, peu familier des réseaux sociaux, accepte notre demande d’interview. Ce qui surprend, à la lecture de «Peurs entre nous», c’est la qualité littéraire de ce roman viril et sentimental. Mieux que de longs discours, nous avons sélectionné quelques courts extraits qui abondent en ce sens :

« Mais en le massant, je me surprends à le caresser ; si le geste est le même ou presque, l’esprit est différent. C’est le désir qui me dévore, mes doigts agissant sur ses trapèzes émergeant du large col de son t-shirt, son corps s’offrant soudain à moi, sa respiration calme animant le dessin de ses lèvres entrouvertes. Un effet inattendu. Mince. J’arrête, je me sens coupable, je me sens touché, piégé. Pas possible. Ce doit être un esprit de la montagne qui me joue un tour ! J’éteins la lampe, doucement je glisse dans mon sac. Dans ma gorge ? Dans ma tête ? Dans ma poitrine ? Quelque part comme une étincelle a pris vie. C’est l’inconnu. Dans la nuit le vent siffle, et puis j’oublie. »

 

Culture Gay : Bonjour Stéphane Dubin, seriez-vous quelqu’un de secret ou de réservé ?

Stéphane Dubin : J’aime bien savourer le temps de la réflexion. L’époque est à l’instantané, à la dictature de l’immédiat. Alors prendre un peu le large…

Culture Gay : Votre style révèle une grande aisance. Écrivez-vous depuis longtemps ?

Stéphane Dubin : Je pense que mon éveil à l’écriture remonte au collège. Je me souviens d’un déclic, d’un texte court que j’avais écrit, inspiré par «Un hiver à Majorque» de George Sand. Une passion était née, elle se poursuivit au lycée. Ensuite, de longues études de droit m’ont éloigné du roman. Il faut dire que la littérature juridique a ses secrets. Chronophage ! Elle dévore l’esprit. Après ma thèse de doctorat, j’ai renoué avec la fiction, mon élément fondamental.

 

Culture Gay : On sent, à travers certaines de vos descriptions, un sens de l’observation développé et des remarques profondes à propos des sentiments quotidiens de la vie :

« Le clapotis de l’eau tiède sur mon visage et sur mon corps est favorable à une abstraction salutaire, il me détache des propos communs au détour desquels se nichent semences de méchanceté et germes de haine. Soudain je me sens épié, une ombre glisse derrière la vitre embuée, puis disparaît. »

Stéphane Dubin : Oui, j’aime explorer les esprits et faire parler les corps. C’est comme un tableau, un sujet dans la lumière ou dans l’ombre, deux êtres qui font l’amour, des détails qui dévoilent une différence parfois magique.

 

Culture Gay : Vous êtes sensible à la nature et aux sentiments, mais également fin gourmet, d’après certaines de vos descriptions 🙂  :

« Nous profitons de la table de nos hôtes où des tomates farcies – reines du jardin en été – nous attendent accompagnées d’une purée au cœur de laquelle Vicky a fourré un bon morceau de beurre d’Issigny. »

« Au petit-déjeuner : corbeille de pain brun, confiture de framboise, miel crémeux, café épicé, sourires en coin, petit feu dans la cheminée ; nous contemplons par la fenêtre le brouillard profond, ce rôdeur imperturbable, qui assiège les flancs invisibles de la montagne. »

Stéphane Dubin : J’aime les bonnes tables et la convivialité, c’est souvent dans ces moments que l’on retrouve sa famille et ses amis. Il faut passer du temps à table, ne pas oublier les goûts véritables des légumes et des fruits, cuisiner soi-même. Le problème : le manque de temps. Un remède : une société où le temps d’une journée n’est pas réduit à un temps de travail dogmatique. Dépasser ce schéma ancien me paraît être une question de l’avenir.

 

Culture Gay : « Peurs entre nous » est un roman qui sent bon les vacances à la montagne, mais également l’aventure, le suspense, la romance. Pourquoi avoir choisi ce décor ?

Stéphane Dubin : J’ai passé du temps en Isère et en Savoie. Les paysages grandioses et sauvages participent à la personnalité de Gaétan, l’apiculteur très indépendant, un garçon en compagnie duquel on se sent vite rassuré, en confiance. Grâce à lui, la montagne livre quelques secrets.

 

Culture Gay : Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire d’amour où Gaétan le personnage principal va succomber à Adrien, un hétéro pour qui la sexualité reste encore en chantier ?

Stéphane Dubin : L’amour justement ! Gaétan a eu beaucoup d’aventures sans lendemain, son tempérament de jouisseur a distillé jusque là toute perspective d’engagement. Pour lui, tomber amoureux tient autant du bonheur que de la douleur. Pour ce garçon au fort caractère, gérer ce conflit intérieur ne peut pas l’amener à prendre la pire décision de sa vie… C’est un roman d’espoir et de confiance où les peurs devraient sombrer comme des dominos. Mais dans la vie il y a toujours des imprévus.

 

Culture Gay : Adrien est un peu candide, même si on se doute qu’il n’est pas si innocent que cela. Entre le narrateur et lui, dans quel personnage vous retrouvez-vous le plus ?

Stéphane Dubin : Gaétan, le narrateur, a les pieds sur terre, la tête sur les épaules, il a une approche de la vie que j’envie beaucoup. Je pense surtout à François, le personnage principal de mon roman «Au fond de la mer une valise», mais je me livre très peu –assez secrètement plutôt– alors pour savoir vraiment… Entre les lignes, peut-être ?

 

Culture Gay : Sans être moralisatrices, certaines répliques de vos personnages sont empreintes de valeurs de tolérance, d’amour, de respect des autres. Seriez-vous un auteur engagé ?

Stéphane Dubin : Il y a souvent chez les auteurs des lignes de force qui déclinent des engagements particuliers. J’espère bien m’inscrire dans ce sillage des auteurs qui ont des choses à dire. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité, je suis particulièrement attentif à la pauvreté chez les jeunes notamment, à l’insertion professionnelle, aux exclusions de toute nature. J’ai vu récemment le film espagnol de Jaime Rosales «La belle jeunesse». Histoire d’une longue dérive. Un abandon. À méditer.

 

Culture Gay : On ne peut pas citer tout le livre, mais certaines remarques sont comme des clés qui pourraient aider celles et ceux qui sont victimes d’homophobie :

« Cet excellent camarade de promo, particulièrement émotif, était sujet à la dépression chronique ; il luttait contre lui-même car ses manières efféminées lui pourrissaient la vie. Il m’avait confié qu’il en avait entendu des vertes et des pas mûres sur son compte durant l’adolescence. Il avait été tour à tour la tapette à mouches, la pédale de service, le pédé du collège, le souffre-douleur de ceux pour qui la moquerie est l’art de fédérer les rires pour devenir populaire dans les cours de récréation. Ils l’avaient carrément poursuivi… »

Stéphane Dubin : Il faudrait d’abord faire savoir aux victimes qu’elles ne sont pas seules, c’est essentiel. Par rapport au harcèlement scolaire (qu’il soit ou non homophobe), j’ai toujours pensé que le personnel surveillant n’est pas assez vigilant. Il s’agit probablement d’un manque de moyens ou de formation, d’une question de nombre… Je suis favorable à la pédagogie, mais lorsqu’elle ne suffit pas, des sanctions sont nécessaires. Surveiller, déceler, écouter, convaincre, mais sanctionner les irréductibles ! Je suis assez hostile à la «liberté d’importuner», car on sait où ça commence, mais la plupart du temps ça finit dans la souffrance.

 

Culture Gay : On sent chez vous un amour du contact avec la nature, une recherche de sensations simples et une grande sensualité… La description est-elle juste ?

Stéphane Dubin : J’écris souvent dans mon jardin. Le vent dans les feuillages et les ciels bleus d’été m’inspirent beaucoup. Un respect enthousiaste de la montagne a guidé l’écriture de «Peurs entre nous», comme la passion de la mer avait éclairé mes précédents romans. La sensualité, je ne prétends pas en détenir la recette, mais si c’est un objectif sublime, oui je l’avoue, je veux bien en prendre ma part.

 

Culture Gay : Quels sont vos projets ? Avez-vous un autre roman en préparation ?

Stéphane Dubin : Je travaille sur un nouveau roman, le quatrième, qui débute avec la fermeture d’une usine en Bretagne. Dans le contexte difficile d’un plan social qui ravage l’entreprise familiale, un jeune chercheur motivé à deux doigts d’inventer l’ampoule du futur, doux-rêveur cultivé et timide, va vivre un été capital, entre déboires charnels et désordres amoureux.

 

Culture Gay : Merci beaucoup !

 

Citation  : « Au fond de ses yeux luit une exigence impatiente, impossible d’échapper à ce devoir de l’embrasser. C’est tellement étrange d’éprouver ce sentiment de dévouement à l’approche de nos peaux brûlantes et de s’exposer au péril indomptable. Goûter ses lèvres mûres, sentir la chaleur de sa bouche, croire explorer son âme en fermant les yeux, accomplir les caresses sublimes d’une première fois impossible ; là le fruit d’étés perdus, là une fleur du jardin sauvage, partout le miel doré, jusqu’à un soupir mutuel qui confirme tant de choses, un regard profond et apaisé éprouvant la quintessence d’une saison à s’espérer. »

 

Peurs entre nous, de Stéphane Dubin, aux éditions Cœur de Lune

Stéphane Dubin

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