Sève brute, orgasmes jubilatoires

Sève brute surprend par son style littéraire parfaitement maîtrisé. C’est la première nouvelle qui scotche le lecteur grâce à des descriptions érotiques recherchées, toujours justes et incroyablement efficaces. Bruno Ay emporte le lecteur à haute vitesse sur une route où la testostérone est le moteur de toutes les envies, la justification de tous les excès.

 

Sève brute, le roman brûlant de Bruno Ay

Culture Gay : Bonjour Bruno Ay, vous publiez « Sève brute » aux Éditions Textes Gais. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à votre sujet et nous raconter la genèse de votre premier ouvrage ?

Bruno Ay : Au tout début, c’était l’envie d’écrire des textes courts autour de fantasmes strictement érotiques. L’envie d’aborder de front des situations très sexuées, de trouver ma propre manière d’écrire sur ce thème-là. C’est un sujet qui m’a toujours paru au moins aussi intéressant que d’autres en tant que lecteur. Je trouve même que c’est, en soi, un beau matériau littéraire. J’avais envie de m’y essayer.

Puis je me suis attaché à certains personnages. J’ai éprouvé le besoin de les étoffer, de les rendre un peu moins “mécaniques”, moins strictement porno ; puis de les entrecroiser d’un récit à l’autre pour ne pas les perdre de vue complètement, et donner cet aspect choral dans la dernière partie. 

Et peu à peu, j’ai décidé de ne rien m’interdire. J’ai voulu qu’il y ait du fantastique, des vampires, un côté polar, Éros et Thanatos à la fois. Et de l’humour, si possible. Je voulais que ce soit léger, plutôt enjoué, j’y tenais beaucoup. Personnellement je trouve que l’érotisme et l’humour ne sont pas forcément incompatibles. Certains films pornos gay le prouvent, parfois même avec un brio qui m’épate.

Désir maximum à la piscine.

Culture Gay : Johann est un jeune étudiant en psychologie attiré par des garçons qui lui paraissent inaccessibles (de préférence hétérosexuels). À la piscine, il rencontre Roberto Duarte, un nageur argentin musclé au bec de lièvre qui ne va pas se laisser impressionner par son attitude de mâle dominant. Le style utilisé dans cette première nouvelle, est extrêmement détaillé et précis, s’agit-il d’une expérience autobiographique ?

Bruno Ay : L’amant avec un bec-de-lièvre : c’est le seul élément autobiographique dans cette histoire. Tout le reste est un mélange de situations fantasmées. J’ai toujours pensé que la fiction, quel que soit le genre, permettait avant tout de mettre en scène des fantasmes intimes, les plus basiques ou les plus fous. De les mettre en action, d’en faire des carburants d’histoires. Il y a aussi, je crois, l’envie de les partager et de vérifier que ma propre machine à fantasmer est à peu près universelle. 

En tout cas, j’ai eu l’envie d’y aller, de “foncer”. Ça m’amusait d’aborder toutes les phases d’une relation sexuelle en étant très précis, sans me fixer de limites de décence et sans prendre de gants. Je ne voulais pas d’euphémismes, ni d’ellipse, au contraire : pas de volonté d’élégance. J’aime que les phrases tachent un peu. Ça me paraît la moindre des choses quand on écrit sur le sexe. De toute façon, dans les scènes hot, je ne me sens pas capable d’écrire autrement.

 

Culture Gay : Johann cite Lacan tout en urinant, sans y parvenir à cause d’une irrépressible érection. En effet, il vient de rêver qu’un homme le pénétrait, alors que pour lui le rôle de passif est totalement impossible. Il envisage la sexualité comme un combat de domination et de soumission. Les amours masculines sont-elles souvent une épreuve de force et de contrôle de l’autre ?

Bruno Ay : Les termes “top/bottom” l’expriment assez clairement, et crûment : l’un est en haut, l’autre en bas. J’ai toujours eu l’impression que la question du rapport dominant/dominé était centrale dans la sexualité gay. Plus que dans la sexualité hétéro. Mais je ne l’affirme pas, c’est une impression. Disons que la libido gay joue résolument avec ça, en fait un moteur érotique primordial, le revendique et le proclame haut et fort. Ce qui n’est pas si choquant en soi, d’ailleurs. C’est un jeu très balisé qui comporte ses propres règles, ses symboles, ses fétiches. Un jeu de rôles dans lequel chacun a des attributs et des pouvoirs complémentaires de l’autre.

La violence de ces rapports de force est bien plus hard et plus lourde de conséquences dans tous les autres domaines de la vie. Dans la sexualité, on “se contente” d’en jouir.

 

 Je me suis prêté au jeu du chat et de la souris en faisant mine d’inverser les rôles. J’agis toujours ainsi. Les mâles adorent avoir la sensation qu’ils mènent la partie, qu’ils ont l’initiative, qu’ils sont les chasseurs. Je maîtrise assez bien l’alternance apparition/disparition. C’est un ballet grisant. Tout un art. Et c’est surtout un procédé infaillible. J’ai lu quelque part que les communicants, ces grands prêtres d’aujourd’hui, appellent ça “avoir une marge d’action sur son propre coefficient de désirabilité”. La formulation peut paraître technocratique et alambiquée, mais c’est une idée que je trouve très juste. Contrôler sa désirabilité est un concept fondamental. Un concept moderne, mais loin d’être neuf en vérité : les hommes de pouvoir, les stars et les professionnels du strip-tease n’ont pas attendu qu’il soit théorisé pour le mettre en pratique.

 

Culture Gay : Des hétéros qui font l’amour avec des gays, des femmes qui sont des hommes aussi belles que des femmes, nous sommes en plein dans une métaphore de la société actuelle où les frontières semblent vouloir s’estomper de toutes parts. La jouissance proviendrait-elle de la destruction des archétypes mâle/femelle – dominant/dominé qui ont régi la sexualité pendant des siècles  ?

Bruno Ay : Cet éclatement des archétypes est plus visible, plus assumé socialement, plus “admissible”. Et c’est tant mieux. Mais ça n’a rien de véritablement nouveau dans les têtes, dans les fonctionnements sexuels et dans les mythes. Jouer avec les limites et les bousculer, y compris celles de l’identité sexuelle, est à mon avis une pratique vieille comme l’humanité. Le panthéon grec est plein de ces histoires de métamorphoses, d’inversions de rôles, de dominants soudain dominés. Je crois que le désir a besoin de ces basculements, de ces renversements de vapeur.

 

Culture Gay : Dans le second texte, on suit Damien, un hétéro en couple, subitement subjugué par Vikko, une femme qui s’avèrera être un homme (lui même plein de surprises). Selon vous la séduction doit-elle passer par des changements d’identités ou de rôles ?

Bruno Ay : J’ai du mal à être catégorique sur cette question. La séduction peut passer par là, éventuellement. Mais pas exclusivement. Je crois que la séduction fait vraiment ce qu’elle veut ! Ses ressorts sont infiniment variables selon chacun, c’est une alchimie qui ne se décrète pas et qui ne suit aucune règle préétablie. C’est un terrain de très grande liberté.

Extrait du brouillon original de Sève brute, par Bruno Ay

 

Culture Gay : Votre plume est limpide, le style raffiné et littéraire, pensez-vous écrire un prochain roman ?

Bruno Ay : Merci. Oui, j’écris une suite qui s’intitulera “Retour de sève”. Avec quelques personnages du premier livre, et d’autres. Qui croiseront leurs trajectoires respectives d’une nouvelle à l’autre, selon le même principe. Et l’un de ces nouveaux personnages sera le héros d’un troisième livre, un “vrai” roman cette fois. J’aime bien cette idée de les croiser moi aussi, de les perdre de vue pendant un laps de temps, puis de les retrouver au détour d’un chemin. Un peu comme des ex qu’on est content de revoir ici et là…

 

Culture Gay : Merci beaucoup !

 

 

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