Manès Aegerter : Dans « Fuir les ténèbres » le harcèlement scolaire vire au cauchemar

Interview-Manes-Aegerter

Manès Aegerter publie « Fuir les ténèbres – coming out en enfer », un roman sensible qui nous fait partager l’intimité d’un adolescent blond et joufflu harcelé par ses camarades de classe. Nous vous conseillons vivement de lire ce roman qui a l’originalité de transformer un harcèlement homophobe en véritable thriller où la victime décide de se battre contre ses bourreaux. On regrette juste qu’une grande maison d’édition ne soit pas derrière ce projet, car il mériterait d’être étudié chez les jeunes où l’homophobie est toujours présente.

Culture Gay : Bonjour Manès Aegerter, pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ? (âge, ville, profession, parcours littéraire…)

Portrait Manès Aegerter, écrivain.

Portrait Manès Aegerter, écrivain.

Manès Aegerter : Je suis né en 1973 à Lausanne en Suisse, j’habite toujours dans cette région. J’ai exercé la profession de comptable après une formation commerciale. L’ennui me gagnant au bout d’une dizaine d’années, j’ai changé de voie pour les métiers de webmaster et graphiste que j’exerce toujours aujourd’hui. Ce qui me donne envie de raconter des histoires c’est un besoin de remodeler le monde qui m’entoure à ma manière, c’est une formidable sensation de liberté de pouvoir donner un autre cours aux événements. Ce sont aussi les films et les romans, que je consomme sans modération depuis l’âge de 10 – 12 ans, qui m’influencent fortement. J’ai une passion pour le genre fantastique et horrifique. Parmi les auteurs et réalisateurs qui m’inspirent, il y a Dario Argento (Suspiria), Wes Craven (Les griffes de la nuit), Stephen King (Carrie), Clive Barker (Hellraiser, Livre de sang) ou Dean Koontz (Chasse à mort). Je me suis plongé dans cet univers à l’adolescence, c’était mon exutoire. C’est la période à laquelle j’ai commencé à écrire des nouvelles qui prennent aujourd’hui la poussière dans ma cave. L’écriture a été mise en veilleuse lorsque j’ai quitté le domicile familial pour voler de mes propres ailes, je concentrais alors mon énergie à la construction de ma vie personnelle et professionnelle. Je suis revenu à l’écriture petit à petit, à la suite de profondes remises en question et de participations à des ateliers d’écriture. Et puis il y a eu la rencontre avec une personnalité du show-business que j’ai côtoyé par hasard durant des vacances. Cette personne m’a donné le déclic en m’encourageant à poursuivre dans cette voie-là. À la rentrée, j’ai démarré la rédaction de « Fuir les ténèbres », ce livre a principalement été écrit dans le train qui me conduisait à mon travail.

CG : « Tu es une fille ou un garçon ? », ainsi commence votre roman qui démarre aussitôt par une séance de harcèlement, comme si son ambiguïté sexuelle le condamnait d’emblée. Pourquoi avoir choisi l’univers des adolescents plutôt que celui des adultes pour décrire l’homophobie ?

MA : J’avais envie de raconter le point de vue d’un adolescent parce que je trouve que le harcèlement scolaire est souvent entouré de trop de légèreté par les parents et professeurs. C’est fréquemment considéré comme des chamailleries insignifiantes, alors que c’est en général vécu comme une destruction douloureuse de l’essence même de la personne qui en est victime, cela laisse des cicatrices parfois handicapantes. Je voulais aussi tendre une main aux adolescents qui seraient amenés à lire ce livre pour leur dire qu’ils ne sont pas seuls, c’est un besoin que je ressens depuis de nombreuses années.

CG : Marc écoute Mylène Farmer, c’est pourquoi on peut imaginer que l’action se déroule pendant la fin des années 80 et qu’il pourrait être autobiographique. C’est le cas ?

MA : Oui c’est le cas, une partie du récit décrit ce que j’ai vécu durant ma scolarité pendant plusieurs années. Le tout est bien évidemment romancé, mais une grande partie des événements ont eu lieu. Je tenais à mentionner Mylène Farmer, non pas pour donner une indication de l’époque, mais pour souligner que son expression artistique a été une véritable bouée de sauvetage pour moi, je peux dire sans trop exagéré que Mylène Farmer m’a éloigné du suicide à ce moment-là de ma vie. C’est plutôt paradoxal pour une artiste qui est souvent perçue comme pourvoyeuse d’idées délétères, mais l’entendre exprimer son mal de vivre me rassurait, j’avais l’impression de ne plus être seul.

CG : La scène de la mise à l’air sous la douche est particulièrement cruelle et réaliste. On sent bien que Marc n’en peut déjà plus et la professeure de sport ne fait qu’envenimer les choses en refusant de prendre sa détresse au sérieux. Avez-vous été témoin de telles scènes chez les jeunes ?

MA : Malheureusement oui, c’est moi qui étais nu au milieu des autres. Je ne sais pas trop quoi dire si ce n’est que les adolescents qui se livrent à de tels agissements n’ont certainement pas idée de la portée de leurs actes. Il m’est arrivé de revoir une des personnes impliquées dans cette scène des années après, il n’en a visiblement gardé aucun souvenir alors que c’est quelque chose qui est gravé en moi et qui parfois refait surface de manière incontrôlable. Je pense également que les parents et les éducateurs ont un rôle extrêmement important à jouer pour faire comprendre aux harceleurs aussi bien qu’aux victimes qu’on se trouve devant un cas de figure intolérable qui demande une vraie prise en charge au niveau de l’éducation, de la compréhension et des sanctions…

CG : On est rapidement pris de pitié pour Marc qui vit un véritable enfer. Sa mère est psychologiquement instable, son père absent est alcoolique, il a peu d’amis et ses camarades de classe sont soit indifférents, soit homophobes. Pourtant Marc est très attachant. Il est très seul, dans le fond. Croyez-vous que c’est le chemin de chaque gay. On est enfermé dans une certaine solitude tant qu’on n’a pas fait son coming-out ?

MA : Cacher une part aussi importante de soi-même c’est revêtir un déguisement vis-à-vis de son entourage, jouer un rôle qui nous fait souffrir. C’est vivre dans la peur du rejet, car on ne sait pas quelle va être la réaction de nos proches. Cela s’accompagne à mon avis, presque obligatoirement, d’un grand sentiment de solitude, surtout à l’adolescence qui est déjà compliquée pour la majorité des gens. Faire son coming-out c’est sortir de cet enfermement, il y a la libération de le dire à notre entourage et puis surtout notre propre acceptation de cette identité. Il y a malheureusement toujours des cas où cette sortie du placard engendre des réactions de rejet violentes, j’espère de tout cœur que notre société évoluera vers le jour où cela n’existera plus.

CG : Ce qui est presque jouissif, dans votre roman, c’est que Marc décide de se défendre. Il piège ses deux bourreaux et les enferme dans un bunker. Croyez-vous que pour un ado, la solution contre les agressions homophobes c’est de se battre ?

Fuir-les-tenebres-coming-out-en-enferMA : Je le pense oui. J’ai été éduqué selon les valeurs judéo-chrétiennes qui veulent qu’on souffre en silence, qu’on tende l’autre joue, je me suis aperçu, bien des années plus tard, que ce n’est pas la meilleure manière de se faire respecter. Être aimable avec les personnes qui vous agressent en espérant qu’elles le seront en retour est utopique, à de rares exceptions près, la société actuelle a plutôt tendance à écraser les gentils. J’encourage les adolescents qui souffrent de telles situations à aller à la rencontre des associations de défense des droits LGBT de leur région pour être reconnus en tant que victimes, ce qui est déjà un grand pas, et de voir quelles actions peuvent être entreprises pour que la situation change. Sombrer dans la violence physique ne me semble pas une solution, quoique si l’on vous frappe et qu’on est à forces égales, je ne voie pas de problème à se défendre.

CG : Votre roman est un véritable thriller, car la situation dégénère dès la première ligne et la tension grandit presque jusqu’à la fin. On est prisonnier du suspense, impatient de savoir ce qui va arriver à Marc. Pour vous était-il plus important d’écrire sur l’homophobie ou de captiver le lecteur ?

MA : Les deux aspects étaient importants. M’exprimer sur l’homophobie est quelque chose que je veux faire depuis très longtemps pour soutenir ceux qui en sont victimes et essayer de faire comprendre aux autres le désarroi dans lequel on peut se trouver dans ce genre de situation. J’espère que mon récit saura remplir ce rôle. En écrivant ce roman, mon souci était également que le lecteur s’ennuie le moins possible. Mon entourage pourrait vous le dire, je trouve, à peu d’exceptions près, toujours trop long les films ou les livres qui me passent sous les yeux, j’ai souvent l’impression que l’essence de l’histoire est perdue dans des circonvolutions inutiles. C’est sans doute la raison pour laquelle mon livre n’est pas très long, j’ai voulu le réduire à son strict nécessaire. Si tant est qu’on m’en reconnaisse un, on pourrait dire que c’est mon style d’écriture. Je préfère laisser les lecteurs sur leur faim, plutôt qu’avec une indigestion.

CG : On ne veut pas dévoiler l’intrigue pour ne rien gâcher du plaisir de vos lecteurs, mais dans le bunker, les deux adolescents vont rencontrer Dieu. Pensez-vous que s’il existe Dieu est contre l’homophobie ?

MA : J’aime à penser qu’une force qui nous est supérieure existe, qu’importe le nom qu’on lui donne. Cette force ne peut à mon sens qu’être animée de bonnes intentions et contre toute forme de discriminations gratuites. J’ai découvert il y a peu la chanson « Going to a town » de Rufus Wainwright, il y a un couplet qui illustre parfaitement mon sentiment : « Tell me, do you really think you go to hell for having loved ? », ce qui donne en français : « Dis-moi, penses-tu vraiment aller en enfer pour avoir aimé ? ». Je pense que le message est limpide et d’une logique implacable, si Dieu existe il ne s’embarrasse certainement pas de préjugés, il voit l’amour sans se soucier du superflu.

CG : Les personnages de votre roman sont tous bloqués derrière des barrières. Marc a peur de se défendre, Fabio et Paul se réfugient derrière la haine pour masquer leur véritable nature, Christophe désire Marc, mais ne peut évidemment pas y succomber, la mère n’arrive pas à exprimer son mal-être, le père reste muet, totalement absent. Était-ce volontaire ?

MA : Non, mais maintenant que vous me le faites remarquer c’est assez flagrant effectivement. Peut-être que c’est le reflet de notre société qui veut à tout prix nous enfermer dans des rôles bien définis, ce sont des barrières invisibles, mais bien présentes pourtant. J’ai souvent eu l’impression de me cogner à ces limites durant ma vie. Puisqu’il y a une part de moi-même dans chacun des personnages, je pense que mes propres démons se sont exprimés sans me demander mon avis…

CG : Pensez-vous qu’un gay sommeille en chaque homophobe ?

MA : Non, pas nécessairement. Pour moi, l’homophobie a deux sources : la méconnaissance et la frustration. Méconnaissance, car beaucoup de personnes rejettent les homosexuels en laissant libre cours à leurs phantasmes les plus extravagants ou en suivant aveuglément les préceptes édictés par des maîtres à penser de tous bords. La frustration engendrant de l’agressivité, je pense que pour une partie des homophobes la question n’est pas réglée. Je comprends tout à fait qu’on puisse ne pas comprendre l’homosexualité, cela ne me dérange pas lorsque cette prise de position est posée et non agressive. Là où j’émets un fort doute, c’est quand la réaction de rejet est épidermique, c’est signe que c’est bien plus profond qu’un simple désaccord…

CG : « Fuir les ténèbres » a tout du roman jeunesse. Avez-vous pensé à le proposer à de grandes maisons d’édition ? Ne pensez-vous pas que, malgré les scènes de violence et le langage (réaliste) parfois très cru des ados, celui-ci pourrait convenir à ce public ?

MA : J’ai écrit ce livre en me remettant dans la peau d’un adolescent, il est effectivement adressé à un public jeune. Je suis peut-être un mauvais exemple, car j’ai commencé à regarder des films d’horreur très tôt, mais le contenu de mon livre ne me semble pas si violent. Je pense que les adolescents, comme nous tous, sont bombardés, par la télévision ou internet, d’agissements violents bien réels. Dans ce contexte, un peu violence fictive ne me semble pas un véritable problème, il serait hypocrite d’affirmer le contraire. Comme vous l’avez souligné, le langage que j’utilise est parfois cru, mais c’est comme cela que ça se passe en réalité et je ne voulais pas édulcorer mon récit. Je n’ai pas proposé ce texte à des maisons d’édition, ne connaissant absolument pas le milieu littéraire, j’avais peur d’essuyer refus sur refus. J’ai mis plusieurs années à écrire ce texte, à coup de séances de 30 minutes et j’avoue que la perspective de prendre encore des mois, voir des années à essayer de le faire publier m’a rebuté et angoissé. J’ai donc décidé de tout prendre en charge : la correction a été confiée à plusieurs personnes dont c’est le métier et vu la profession que j’exerce, j’avais les cartes en mains pour utiliser les moyens actuellement mis à disposition des auteurs, comme le livre électronique et l’édition papier à la demande. Je suis quelqu’un qui adore apprendre de manière pragmatique et savoir gérer les choses par moi-même. Je dois dire que, même si le chemin de l’auto-édition est plus complexe que la voie classique par un éditeur, j’aime beaucoup cette sensation d’apprentissage…

CG : Avez-vous d’autres projets littéraires ? Un autre roman en préparation ?

MA : Un deuxième roman est en préparation oui. Les personnages seront gays, mais plus âgés. Il y aura toujours une tendance surnaturelle et fantastique puisque c’est ma passion. Je ne peux pas en dire davantage, car je n’en suis qu’au commencement et je suis également pas mal occupé à tenter de faire connaitre « Fuir les ténèbres » actuellement.

CG : Merci beaucoup et bonne chance pour votre roman !

MA : Merci infiniment à vous.

 

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