Interview : Djalil Djezzar, victime d’inceste dans un milieu maghrébin musulman

Djalil Djezzar
victime d’inceste dans un milieu maghrébin musulman, auteur d’une biographie bouleversante “Faire de mes rêves une réalité”.

 

Djalil Djezzar propose une autobiographie bouleversante dans laquelle il livre les abus sexuels dont il a été victime de la part de son père. Grâce à son bon sens, son intelligence, sa ténacité et son ouverture d’esprit, Djalil va franchir d’innombrables embûches, jusqu’à transformer un destin abîmé en une formidable aventure humaine. Le Salon Marocain a reçu le Prix Découverte du roman Gay 2019.

 

Culture Gay : Dans la préface de votre autobiographie vous prévenez que votre témoignage pourra en aider certains et leur donner de l’espoir. Qu’est-ce qui vous a davantage motivé dans cette aventure, aider les autres ou plutôt poser des mots sur vos souffrances passées ?

Djalil Djezzar aux USA, un exemple de réussite.

Djalil Djezzar : Aux Etats-Unis, j’étais loin de ma famille de coeur, seul. Je m’interrogeais sur le sens de ma vie. J’ai pris conscience que dans mon passé, je n’avais vécu égoïstement que pour ma carrière professionnelle afin de m’extraire de ma situation familiale et me construire un meilleur avenir. Etait ce que je voulais laisser dans ce monde? Qu’avais je fait pour apporter ma contribution sur Terre? Qu’allais je laisser comme héritage pour aider d’autres dans le besoin. J’ai aiguisé ma plume et j’ai commencé à me confier sur un bout de papier. Je souhaitais faire de ma vie un témoignage et donner du courage aux femmes battues et soumises, aux victimes et témoins d’attouchements pour qu’ils brisent le silence sur les pratiques parentales incestueuses dans la communauté maghrébine et musulmane.

 

Culture Gay : Lorsque vous révélez à votre mère que votre père abuse de vous, votre père vous déclare qu’il préférerait vous voir mort. Comment survit-on à une telle violence quand on est encore qu’un enfant ?

Djalil Djezzar : Face à la réponse apportée par ma mère lors ma révélation “ce n’est rien ce n’est qu’un jeu”, j’ai décidé d’intégrer sa réponse. Elle devait avoir raison. Elle était l’adulte, j’étais l’enfant. Je ne pouvais que m’en remettre à sa parole. Qui étais-je pour mettre en doute la parole de ma mère?

Paradoxalement, les gestes et les attentions de ma mère m’ont apporté l’amour nécessaire pour rester en vie et faire de mes rêves une réalité. J’ai appris à faire du silence mon allié et à accueillir différemment les mots et insultes de mon père.

Le Salon Marocain, de Djalil Djezzar

Culture Gay : Lorsque vous êtes étudiant vous réalisez que vous père n’est pas foncièrement mauvais, mais qu’il est en souffrance. Selon vous, qui avez souffert de pédophilie, comment pourrait-on enrayer ce mal qui se transmet de génération en génération, une peu comme la violence ?

Djalil Djezzar : Je ne dispose pas de LA réponse. Je crois qu’il n’existe d’ailleurs pas une méthode ou bien manière pour enrayer le mal qui peut ou non se transmettre de génération en génération au même titre que la violence. La communication, la prise de conscience, la remise en question, l’accompagnement par divers acteurs peuvent permettre de faire évoluer, de réduire voire d’arrêter de telles situations.

 

Culture Gay : Vous rencontrez ensuite un amant jaloux, toxique. Cette relation n’est-elle pas comparable à celle que vous aviez avec votre père. Son amour possessif vous emprisonne dans un système, comme si vous étiez sa chose. Même si vous y avez échappé, n’a t-on pas tendance, une fois adulte, à reproduire des situations qu’on a connues pendant l’enfance ?

Djalil Djezzar : Il ne s’agit pas d’un amant, mais de ma première relation sérieuse homosexuelle. S’il a été toxique et jaloux, il m’a quand même apporté humainement. Il m’a aimé maladroitement et démesurément. Je ne crois pas aux tendances dans les reproductions des situations. Je crois davantage au caractère aléatoire des rencontres que la vie peut nous apporter et des apprentissages que l’on peut en faire. Les années sont passées et j’ai de nouveau rencontré Jacques, à la publication du livre, qui l’a lu. Il s’est rendu compte de la maladresse dans son amour qu’il m’a témoigné. Les êtres humains évoluent, les relations humaines changent aussi. Nous ne sommes pas les mêmes personnes à 23 ans ou 30 ans. Les expériences de la vie font que l’on gagne en sagesse, en maturité et en empathie.

 

Culture Gay : Tout au long du livre, on a le sentiment que vous formez une sorte de trait d’union entre la culture maghrébine et la culture européenne. Vous rappelez très justement que lorsqu’on n’a pas d’argent, on n’a pas les moyens de manger hallal. Selon vous, pour réussir en étant issu de l’immigration, la clé est-elle justement de toujours chercher à s’adapter, comme vous l’avez si brillamment fait ?

Djalil Djezzar : La définition de la réussite est propre à chacun.  Me concernant, réussir c’est être soi-même, devenir une meilleure version de soi au quotidien, être en phase avec ses convictions, ses valeurs, ses objectifs de vie et faire un pas, chaque jour, pour se rapprocher de ses rêves. 

S’agissant de mon cheminement spirituel. Il m’a été difficile de remettre en question ma foi, d’abandonner la religion musulmane. Après la rupture familiale avec ma famille, je me sentais de moins en moins appartenir à cette communauté. Je suis devenu agnostique.

 

Culture Gay : Nicolas apparaît comme un prince charmant dans votre vie. C’est le premier qui vous écoute, vous respecte, vous apporte le plaisir que vous méritez. Mais votre père continue à vous hanter lors de vos rapports intimes. Votre relation amoureuse s’en trouve affectée, car Nicolas ne comprend pas pourquoi vous vomissez  tous les samedis matin, pourquoi vous ne le touchez pas. Vous auriez pourtant pu le rassurer et vous libérer en lui disant simplement la vérité ? C’est si difficile de partager des souvenirs aussi douloureux ?

Djalil Djezzar : Au départ, il était hors de question de lui livrer ma vie intime, mon passé. Mes souvenirs m’appartenaient et je souhaitais qu’ils restent dans le passé, qu’ils ne surgissent pas dans ma vie. Même à mes amis, je leur ai caché. J’avais compris que compte tenu de son comportement et de sa gentillesse, il ne me jugerait pas et qu’au contraire, il aurait été dans le compréhension et le soutien. Pour autant, j’avais peur surtout que Nicolas ne veuille plus me revoir.

 

Culture Gay : Votre évolution professionnelle est remarquable et même exemplaire, mais à un moment vous écrivez : « Bien plus tard je comprendrais qu’une carrière professionnelle ne soigne pas un traumatisme, s’il n’a pas été traité. L’enfouir n’est qu’une solution temporaire. L’affronter est certes douloureux, mais salvateur. » 

Pour se délivrer de la souffrance, la seule solution, c’est d’en parler, de porter plainte ?

Djalil Djezzar :  A mon sens, il n’y existe pas une seule solution. Il en existe plusieurs. Pour ma part, la communication, l’écriture, l’étape judiciaire ont été bénéfiques à ma reconstruction. Il convient à chacun, pour trouver sa paix intérieure, en fonction de son histoire, de son contexte, de trouver LA ou LES solution (s) la / les plus adaptée (s) parmi toutes celles qui peuvent exister.

 

 

Culture Gay : Votre livre est un succès et les critiques sont toutes élogieuses. Les membres de votre famille et Nicolas l’ont-il lu ? Comment a réagi votre entourage ?

Djalil Djezzar : Mes parents sont analphabètes. Ils ne l’ont donc pas lu. Bien que l’ayant envoyé à Nicolas, je ne sais pas s’il l’a lu et ce qu’il en a pensé. Nous ne sommes plus en contact. Pour ce qui est de mon entourage, ils ont trouvé l’ouvrage courageux, véhiculant de l’espoir, de la tolérance, de la justice et de la bienveillance.

 

Culture Gay : Merci beaucoup !

 

 

Extrait : “ Mais avant, il n’y avait pas une soirée qui se passe sans larmes, pas une soirée qui se passe sans drame. J’avais le sentiment que Mohamed tentait de m’étouffer, qu’il me poussait au suicide. J’y pensais, sans me confier à mon entourage, de peur de paraître faible. « Je vais noircir ton casier judiciaire pour t’empêcher de faire une carrière juridique », m’avait-il dit, un soir de dispute, où il a coupé le compteur électrique pour que je ne révise pas. Je me suis alors rendu dans la cuisine, j’ai pris un couteau, je me suis dirigé dans l’ancienne chambre qu’occupait Khadidja lorsqu’elle vivait avec nous. Je me suis mis à terre dans un coin et j’ai tenté de me persuader de mettre fin à ma vie. Personne ne pouvait me comprendre. J’étais atrocement malheureux et je ne supportais plus de vivre. Je ne laissais rien derrière moi, pas un ami, pas un parent, pas un plaisir, rien qui puisse me faire regretter mon acte. Ma vie sur Terre n’avait pas lieu d’être. Mettre fin à ma souffrance, si énorme fût-elle. Mais je n’ai pas eu assez de courage… ”

 

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