Eve Terrellon, une plume contre l’homophobie

Interview-D'auteur-Eve-Terrellon

 

CG : Bonjour Eve, pourriez-vous vous présenter en un seul Tweet ?
ET : Aie ! je n’ai pas de compte tweeter. Je sais néanmoins qu’un tweet doit être court et qu’il existe des mots clés. Allons-y (premier tweet de ma vie) : « Personne effacée tentant de parler de #tolérance. » Voilà, je crois que le mot mis en avant exprime le plus important pour moi.

CG : Votre dernier roman «Un jour, peut-être… ou jamais» évoque la vie d’un adolescent qui est jeté à la rue, la veille de Noël à cause de son homosexualité. Cette histoire est-elle inspirée de faits réels ?
ET : Non, pas dans le sens où j’aurais directement côtoyé une personne dans cette situation précise. Par contre, j’ai rencontré de jeunes adultes en rupture de famille à la suite d’un rejet dû à leur sexualité, et j’ai été plusieurs fois le témoin de réactions homophobes, qui m’ont particulièrement déplu. Principalement dans le cadre de mon travail. Je précise que je n’étais pas travailleuse sociale, mais que ma fonction me mettait en contact avec de nombreuses personnes, et que je devais régler certaines questions qui touchaient parfois la sphère personnelle. Ces expériences m’ont amené à m’interroger. Beaucoup. Comme je le fais également sur d’autres questions. Écrire sur ce sujet s’est imposé naturellement. Pour moi, c’était une façon à la fois douce et percutante de dénoncer ce que je considère comme injuste. Un message à petite échelle, un peu comme une bouteille à la mer.
Dans « Un jour, peut-être… ou jamais », j’ai volontairement grossi le trait. Jeter son enfant à la rue le soir de Noël n’a rien d’anodin. Pour toute personne que je qualifierai de normale, c’est même choquant. Mais c’est malheureusement une situation qui a dû arriver à certains. Après, ce roman reste avant tout une fiction. Sans prétention, et sans véritable but pédagogique. Je ne suis pas assez calée pour ça, et lorsque j’écris, je me laisse avant tout porter par le murmure interne de ma petite muse. Je me contente de semer de petites graines, en espérant qu’elles germeront.

CG : Au départ, cette aventure était une nouvelle (parue dans «Un Cadeau de Noël pour le refuge»), pourquoi insister sur ce sujet ? Vous considérez-vous comme une militante LGBT ?  
ET : Lorsque j’ai écrit cette nouvelle, sa fin ouverte me convenait parfaitement, et je n’imaginais pas du tout de la poursuivre un jour. Et puis, ma petite muse (encore elle) s’est mise à me titiller de plus en plus fortement en me soufflant que l’histoire de Raphaël et de Ludo était loin de s’arrêter là. Plus sérieusement, je ne sais pas comment fonctionne mon processus de création interne, mais quand l’envie d’écrire me prend avec cette force, il faut que j’accouche en mots du récit qui se construit dans ma tête.
Concernant ce récit, le processus de création a été très rapide. J’ai écrit et corrigé cette suite en à peine un mois, en mettant de côté mes autres textes en cours. Du départ, j’éprouvais beaucoup de tendresse pour mes deux héros, et je pense que j’avais besoin d’explorer le côté torturé de Raphaël. Parce que la vie n’a rien d’idyllique, et que je voulais lui donner une véritable chance avec Ludo. La fin de la nouvelle était douce, mais plus aléatoire. J’ai le bonheur d’avoir un éditeur formidable qui a accepté de jeter un œil sur cette suite. Elle lui a plu, et la voilà.
Pour répondre à la seconde question, je dirais non, je ne me considère pas comme une militante. Une militante, c’est quelqu’un de beaucoup plus fort que moi. Mon engagement est sincère, mais il demeure modeste. À mon niveau, je conserve simplement les yeux ouverts sur certains silences, certaines hypocrisies, certaines violences, certaines injustices. Je porte un regard identique sur les animaux, les personnes âgées, et sur tous ceux qui arrivent en fin de vie. Il y aurait tant à dire à leurs sujets aussi. J’ai la chance d’être lue, alors j’essaye parfois de faire passer un message à travers mes livres. Sinon j’en parle autour de moi.

CG : On dit que les femmes en ont assez des romans sentimentaux classiques et se tournent vers les romans d’amour entre hommes. Comment expliquez-vous ce phénomène en tant que femme ? 
ET : Question difficile. Personnellement, j’ai découvert la littérature gay vers le milieu des années 70. Très minoritaire, encore cachée. Ce que l’on appelle le M/M n’existait pas encore. Ce que j’ai lu appartenait davantage aux grands romans de la littérature blanche, en mêlant aventures, histoire d’amour, drame, satire sociale… À l’époque, lire une histoire parlant d’homosexualité sortait incontestablement des sentiers battus. C’était inhabituel, et cela aiguisait ma curiosité d’adolescente. Aujourd’hui, la littérature dite M/M est beaucoup plus accessible, tout en étant encore assez récente.
C’est difficile de me mettre dans la tête de mes consœurs, mais il est indéniable qu’une partie des lectrices de romances hétéro ont basculé de ce côté. Ce qui me gêne un peu, c’est qu’elles en attendent parfois les mêmes schémas réducteurs. La romance et l’érotisme, c’est bien, mais à mon sens ces deux sujets sont loin de baliser à eux seuls le domaine de la littérature gay en général. Néanmoins ce sont sur ces deux segments que j’ai l’impression que se retrouvent la majorité des lectrices du genre. Mis à part le goût de la nouveauté, lire du M/M c’est peut-être comme voir à travers un prisme. Je retourne la question. Qu’est-ce qui plaît à un homme hétéro lorsqu’ils voient deux femmes ensemble ? Je crois qu’il y a pas mal de fantasmes derrière tout ça, conscients ou non. Un goût d’interdit peut-être, de dépaysement.

CG : Vous écrivez aussi bien des romans sentimentaux que fantastiques, quelles sont font sources d’inspiration ?
ET : En fait, je n’ai pas l’impression d’avoir de source d’inspiration précise. Je rêve énormément, et je fais partie de ces gens qui se souviennent assez bien de leur monde onirique. Il m’arrive très souvent de me réveiller en ayant des images tellement précises en mémoire, que cela me donne instantanément des idées de scénarios. Sinon, je m’inspire parfois de ce que je vois: un tableau, une statue, un paysage, une construction étrange… Je suis aussi fan de Tolkien (également lu dans les années 70), de Frank Herbert et de Stephan King. Autant d’auteurs fabuleux qui ne peuvent que développer mon imaginaire.

CG : À partir de quel moment avez-vous décidé d’embrasser une carrière d’écrivain ?
ET : Sur le tard ! J’écris depuis très longtemps. Par passion. Par contre, je n’ai jamais envisagé d’éditer. J’écrivais sur des cahiers d’écoliers avant l’ère d’internet, et mes premiers romans passaient de mains en mains entre mes amis. Ils étaient généralement bien accueillis, ce qui m’encourageait à poursuivre. Mais j’ai toujours pensé que l’édition, c’était pour les « autres ». Je doutais, et je doute encore beaucoup, de ma plume.
Il y a quatre ans, une amie est néanmoins parvenue à me décider de me lancer. D’essayer au moins une fois. Comme je ne trouvais aucun de mes anciens récits potables, j’ai répondu à un appel à texte. Mon histoire a été sélectionnée. Ensuite, j’ai proposé plus naturellement ce que j’écrivais et les publications se sont enchaînées.
Néanmoins, je n’ai pas l’impression d’embrasser une carrière d’écrivain. Il faudrait que je progresse encore beaucoup pour avoir droit à ce titre. J’écris avant tout ce qui me plaît, et j’ai la chance de pouvoir aujourd’hui proposer mes histoires à un plus grand nombre de personnes qu’auparavant. Tout ce que je souhaite, c’est de pouvoir le faire encore longtemps.

CG : Comment vous organisez-vous pour écrire un roman ? Y a-t-il des moments propices à l’écriture, des cahiers fétiches, une discipline particulière à suivre ?
ET : Déjà, je ne me lance dans l’écriture d’un roman que si j’ai ébauché la grande structure d’un scénario, et surtout, si je connais son point de chute. Partir au hasard, ce serait risquer de commencer d’écrire un drame pour achever sur du théâtre de boulevard. Cela ne veut pas dire non plus que je me limite dans un carcan réduit. Je sais d’où je pars, avec qui, par où je vais passer et où je me rends, mais il me reste encore tous les imprévus du voyage à découvrir. J’ai également tendance à établir un certain nombre de fiches pour éviter les incohérences.
La seule discipline que je m’impose c’est d’écrire tous les jours. Même s’il ne s’agit que d’une centaine de mots. Le plus souvent, je mène deux projets de front, pour éviter de tomber dans une routine de l’imaginaire. J’écris en général par palier d’une ou deux heures, repartis plusieurs fois dans la journée, suivant le temps dont je dispose et mon inspiration.

CG : Quels sont vos trois romans préférés, tous styles confondus ?
ET : Trois grands classiques.
« Jane Eyre », de Charlotte Brontë, pour la richesse de la langue, le style, le côté torturé des personnages, les descriptions. Ce livre comporte incontestablement une atmosphère.
« Autant en emporte le vent » de Marguaret Mitchel, pour l’histoire, les personnages, la fougue et la passion, la façon dont Scarlett assume ou non ses choix. C’est un merveilleux roman d’amour aux accents de tragédie.
Le troisième est en fait une saga, que je plébiscite dans sa totalité. Il s’agit du cycle de Dune, de Franck Herbert. De la science-fiction pure, qui transporte dans un univers grandiose. Les personnages sont fouillés, attachants, l’intrigue particulièrement inventive. Le style impeccable.

CG : Le piratage des livres numériques est aujourd’hui devenu presque banal. Quel message livreriez-vous à quelqu’un qui aime lire vos livres et qui, pourtant, refuse de payer quelques euros en retour ?
ET : Que cela m’attriste. Comprenons bien. Je n’ai rien contre le partage entre amis. Il m’est arrivé mainte fois de prêter un livre papier. Le problème du piratage, c’est la question de l’échelle. Je veux bien admettre que les personnes qui font ça ne s’en rendent pas toujours compte, mais le souci c’est que cette façon d’agir fait tache d’huile. Les gens honnêtes finissent par se dire : « pourquoi est-ce que j’achèterais un ebook alors que je peux l’avoir gratuitement ? » Certains pensent sincèrement que l’auteur se rattrapera sur ses ventes papier. C’est oublier un peu vite que les livres n’existent parfois qu’en version numérique. C’est le cas de la grande majorité de mes publications.
Alors quelques euros, ça n’a l’air de pas grand-chose, et je suis la première à dire que j’écris avant tout pour le plaisir. Que ma seule ambition c’est que mes histoires accèdent à un lectorat plus large que celui du temps de mes cahiers d’écoliers. Néanmoins, et au risque de passer pour bassement mercantile, j’aimerais que mes heures de travail soient aussi récompensées en me permettant de m’offrir des biens plus matériels, ou de mettre un peu d’argent de côté pour réinvestir dans un nouveau PC. Car non, tous les auteurs ne sont pas des nantis, et ils n’ont pas encore trouvé le moyen de vivre seulement d’amour et d’eau fraîche.

CG : Quels sont vos projets ? Avez-vous un roman en préparation ?
ET : Mes projets ? Me consacrer à ma famille, prendre soin de mes animaux, et écrire, encore et toujours. Actuellement, je jongle sur trois romans. Je poursuis ma saga de romances médiévales et je rédige en parallèle deux romans gay. Un historique, qui me tient énormément à cœur. Il se passe dans la Chine de la fin du XIXe siècle, entre un orphelin gallois et le fils d’un orfèvre de la cour impériale. C’est une romance, mais une romance où j’essaye de coller au maximum avec le réalisme de l’époque, que ce soit dans la manière d’envisager les rapports homosexuels ou les faits historiques réels. Il me faut donc en passer par une documentation importante pour écrire parfois un seul paragraphe. Et avec le règne de l’Impératrice Xici, j’ai fort à faire.
Le second est très différent, puisqu’il s’agit d’un récit de science-fiction. Monde post-apocalyptique, ordinateurs, vestiges aliens et métamorphes s’entrecroisent, dans un univers beaucoup plus violent que tout ce que j’ai publié jusqu’à présent. Ce récit comporte également une relation entre hommes. Volontairement, je ne parle pas de romance. Je trouve ce terme trop réducteur, un peu trop connoté en rose également, et l’histoire que j’imagine est non seulement dure, mais est assez particulière.
J’aimerais également trouver le temps de réécrire en version longue ma première publication. Il s’agit de « La Colline de l’oubli », un historique transgenre dont je vais prochainement récupérer les droits. L’appel à texte pour lequel cette histoire avait été sélectionnée précisait que je ne devais pas dépasser un certain nombre de mots, ce qui m’avait obligé à raccourcir l’histoire à l’époque. Je conserve une grande tendresse pour ce texte, et j’espère qu’une fois remanié il trouvera un nouvel éditeur.

CG : Merci beaucoup !
ET : Merci à vous pour cet interview, et merci à vos lecteurs d’y avoir porté intérêt.

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