Lettre à Hervé : « Si mon fils m’avait donné cette lettre, j’aurais été très fier de lui »

Interview-D'auteur-Eric-Sagan

Éric Sagan nous a envoyé son premier livre « Lettre a Hervé » que nous avons lu pour vous. C’est avant tout le témoignage d’un enfant, puis d’un adolescent et enfin d’un adulte qui se cherche. Son introspection nous renvoie à nous-même, nous rappelant combien il est difficile de trouver ses marques, de s’accepter, dans un monde où être gay reste principalement un problème. L’écriture est fluide avec juste ce qu’il faut d’auto dérision et d’humour pour faire de ce grand déballage un très bon moment de lecture.

Culture Gay : Bonjour Éric Sagan. « Sagan » c’est votre nom, un hommage à Françoise, ou le fruit du hasard ? Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ?

ES : N’ayant jamais publié de livre avant « Lettre à Hervé », il serait certainement prématuré de me décrire comme écrivain… Il est difficile de se présenter en quelques mots lorsque l’on a passé sa vie à tenter d’éviter de rentrer dans des cases pré-étiquetées… Je suis un matheux qui aime la littérature, un chef d’entreprise qui n’aime pas les patrons, un mec de 47 ans qui en ce moment écoute surtout Bigflo et Oli, un gay qui n’a jamais beaucoup apprécié Mylène Farmer ou Jeanne Mas… J’ai beaucoup de mal à dire ce que je suis. Il est beaucoup plus facile de décrire ce que l’on n’est pas… Eric c’est mon vrai prénom. Le nom de Sagan est un pseudonyme. Cela ne cache pas une crainte d’être reconnu, mais en publiant une histoire très largement issue de ma vie réelle, je n’ai pas souhaité impliquer de manière trop directe et publique les autres acteurs de cette histoire et notamment mes parents. Alors pourquoi Sagan ? C’est un pseudo que j’avais choisi il y a très longtemps. Je n’avais alors pas pris ce nom en référence à Françoise, que je ne connaissais pas à l’époque, mais à Carl Sagan, personnage nettement moins connu en France, mais qui a beaucoup marqué mon adolescence. Carl Sagan était astrophysicien à la NASA… Il fut l’auteur du livre et de la série documentaire télévisée « Cosmos », diffusée dans les années 1980. C’est également lui qui fut à l’origine du disque en or, apposé sur la sonde Voyager, devant porter symboliquement un message de l’humanité à travers l’espace, à destination d’autres formes de vie. Ce livre, « Cosmos », je l’ai dévoré vers 13 ans. Il m’a alors fait énormément de bien, il m’a fait rêver au-delà de l’horizon des possibles, il m’a fait ressentir combien nous avions de la chance de vivre dans un univers aussi extraordinaire, aussi riche, aussi ouvert à la diversité, aussi… magique.

 

CG : Vous dédicacez « Lettre à Hervé » à tous ceux qui ont peur de recevoir cette lettre. Ne craignez-vous pas de faire fuir les lecteurs?
ES : (Rires) C’est pour cela que la dédicace est à l’intérieur du livre, pour ne pas faire fuir les acheteurs ! La technique a l’air d’avoir fonctionné : « Lettre à Hervé » a passé un mois dans le top 100 des meilleures ventes en littérature sur Amazon, tous genres confondus… Il était encore aujourd’hui dans le top des nouveautés littéraires du mois les plus populaires ! Honnêtement, on m’aurait dit ça lorsque j’ai pris la décision de publier ce récit, je ne l’aurais jamais cru… Car, vous l’avez compris, ce texte n’était, à l’origine, aucunement destiné à être publié. 80% du texte est issue d’une vraie lettre que j’ai écrite à 24 ans, lettre qui n’était alors destinée qu’à une seule personne : Hervé. Je n’ai soumis ce livre à aucune maison d’édition avant de le publier : pour un livre autoédité, parlant d’homosexualité, avec pratiquement aucune retombée médiatique, être parvenu à conquérir autant de lecteurs, c’est juste incroyable…

 

Éric Sagan

Éric Sagan

CG : Dès le début vous racontez que votre manuscrit peut expliquer ce qu’est l’homosexualité puisque votre père, puis un psychologue, l’ont utilisé comme tel. Au moment de l’écriture de « Lettre à Hervé » aviez-vous la volonté de rendre votre texte universel ?
ES : Il faut vraiment ici lever un malentendu : ce livre n’a jamais prétendu « expliquer » quoi que ce soit, et surtout pas ce que serait l’homosexualité ! Je ne pense pas que quiconque en soit capable, d’ailleurs. Ce livre ne prétend en aucun cas répondre à la question « Pourquoi ? ». Une lectrice m’a écrit récemment : elle me disait être restée sur sa faim, avoir été déçue de ne pas trouver dans le livre ce qu’à priori elle en attendait : une forme d’explication qui lui aurait permis de comprendre et d’accepter. Elle ne comprenait pas ce qui, dans cette histoire, permettrait à un père d’accepter l’homosexualité de son fils… Je lui ai répondu, que très franchement, au fond, je n’en savais rien non plus. Ce que je sais, en revanche, c’est que cette lettre fut, sans même que je le réalise au moment où je l’ai écrite, l’instrument qui allait me permettre de m’accepter moi, tel que j’étais. Ce que je sais, c’est que le moment où j’ai achevé d’écrire cette lettre, à 24 ans, devait marquer, comme je le réaliserai quelques années plus tard, le vrai moment où j’ai basculé dans l’âge adulte. Ce que je sais, c’est que cette lettre, je l’ai donnée à Hervé, que quelques mois plus tard je l’ai donnée à mes parents, alors que jusque là tous ignoraient que j’étais gay… La suite allait me prouver qu’elle allait permettre à Hervé de m’accepter, à mes parents de m’accepter, et, plus tard, à un psy de vouloir s’en servir pour aider un de ses patients. Depuis sa publication, j’ai reçu des dizaines de témoignages de jeunes, de moins jeunes, d’hommes, de femmes, gays ou hétéros, qui m’ont dit, parfois en pleurant, que ce texte les avait aidés… Certains, en particulier, m’ont marqué. Le premier est celui d’une jeune femme, hétéro, qui me dit avoir perdu son meilleur ami, gay, deux ans auparavant, après qu’il se soit suicidé… Elle m’écrit : « Si j’avais lu ce texte à l’époque, j’aurais sûrement mieux compris ce qu’il ressentait… Lui aurait très certainement été heureux de lire votre récit… ». Le deuxième auquel je pense est celui d’un père, hétéro à 200%… Il m’a dit : « Si mon fils m’avait donné cette lettre, j’aurais été très fier. Car je me serais rendu compte qu’il était capable d’aimer, vraiment. A vingt ans, je ne pensais qu’aux filles, au sexe. Je me sentais incapable d’aimer. Alors, voir que mon fils y parvenait mieux que moi, cela m’aurait rendu heureux. »… Quelle plus belle reconnaissance pouvais-je espérer ? Quel plus beau cadeau pouvais-je rêver obtenir ? Je me dis même parfois que c’est trop, que ce texte ne mérite pas ça… Je suis moi-même tellement conscient de ses imperfections, des problèmes de style, alors que cette lettre, lorsqu’elle est née, n’avait jamais l’ambition d’être vue comme de la littérature… Qu’il le mérite d’autant moins que je ne comprends même pas vraiment comment une telle magie parvient à s’opérer… Et puis, je me suis dit que la magie, cela ne s’explique pas, que cela marche encore moins si l’on cherche à l’expliquer. Que cette magie, elle ne vient pas du texte seul, mais de la rencontre de ce texte avec la propre histoire des lecteurs… En le lisant, chaque lecteur fabrique une nouvelle histoire qui lui est propre, interprète le texte à la lumière de sa propre vie, de sa propre expérience… Alors, forcément cela ne marche pas à chaque fois…. Cela ne peut pas marcher avec tout le monde…. Ce qui m’amène à répondre à votre question : ce texte n’est bien entendu pas universel. J’aurais bien été incapable, à 24 ans, d’avoir une telle ambition !

 

CG : Dans un premier temps vous démontrez, à travers des expériences ratées, comment on peut devenir différent. Mais aussitôt vous ajoutez que malgré ces échecs l’enfant se sent supérieur car il trouve ces jeux (foot, billes, bagarres…) stupides. Les gays seraient-ils plus intelligents que les hétérosexuels ? 😉

ES : Oula ! Là encore, j’insiste : je ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit ! La lettre ne fait que raconter une histoire bien particulière, celle d’un enfant bien particulier… Tout le monde n’aurait certainement pas réagi de la même façon aux mêmes problèmes… Je crois que ce qui fait la force de cette lettre, c’est réellement qu’elle ne cherche pas à expliquer. Elle raconte une histoire vraie, elle présente un personnage qui, même s’il cherche parfois à se justifier, va au final comprendre une chose essentielle : peu importe le « pourquoi »… Il est comme il est, cela ne se discute pas, il aime, peu importe que ce soit une fille ou un garçon. Il est vivant, il est libre de faire ce qu’il veut de sa vie… Je crois que c’est ce message qui, à travers ce récit, aide les gens. Est-ce que les gays seraient plus intelligents que les hétéros ? 😉 Je ne le crois pas. Par contre, je suis témoin d’une évidence. Si, sur votre chemin de vie, vous vous heurtez à une montagne, puis à des précipices, mais que vous ne faites pas demi-tour ; si, lorsqu’il vous arrive de tomber, de désespérer, de sombrer, vous parvenez quand même à vous relever… Si vous réussissez à franchir ces obstacles que la vie a semés sur votre parcours, vous en sortirez nécessairement bien plus fort que celui qui sera resté sur l’autoroute… Or, être différent de la majorité, c’est trop souvent un obstacle difficile, douloureux même. Mais je suis persuadé d’une chose : la principale difficulté aujourd’hui, face à sa différence, n’est pas de se faire accepter par les autres. C’est avant tout de s’accepter soi-même…

 

CG : Arrive ensuite votre coup de foudre pour Goldorak et ces archétypes du mâle viril dominant dont vous étiez l’esclave. Déjà vers 10 ans ?
ES : Et oui… Probablement avant 10 ans d’ailleurs, mes premiers souvenirs qui ne trompent pas remonteraient plutôt vers 7 ans, même s’il n’y avait alors bien entendu aucune connotation sexuelle. Il m’a fallu 24 ans pour m’en rendre compte et l’accepter, mais oui, tout était déjà très largement joué à 6 ou 7 ans. C’est tellement une évidence pour moi : on ne choisit pas d’être gay ou hétéro, pas plus qu’on ne choisit d’être brun ou blond. Certains se font des teintures, mais cela ne résiste pas au temps…

CG : Plus tard vos sentiments se précisent grâce à Michel, le petit ami de Brigitte dont vous tombez amoureux. Michel ne s’est-il jamais rendu compte, à travers votre comportement, que vous étiez amoureux de lui ?
ES : Je ne peux pas répondre à sa place… Peut-être l’a-t-il senti intuitivement, je n’en sais rien.

 

Éric Sagan - Lettre à Hervé

Éric Sagan – Lettre à Hervé

CG : Même si vous écrivez que vous aimez Michel et que ses coups de fils vous rendent euphorique, vous refusez d’admettre que vous êtes gay. Cela correspond à votre période « dans le placard » ?
ES : Il y a plusieurs sortes de placards. Ceux dans lesquels les gens vous enferment, ceux dans lesquels vous croyez que le monde extérieur vous enferme mais qui sont en réalité ouverts, et ceux dans lesquels vous vous enfermez tout seul. En refusant d’imaginer que je pouvais être gay, je me suis enfermé tout seul. Une fois franchi l’étape de l’acceptation, je n’avais besoin de personne pour l’ouvrir ce placard, personne ne l’avait fermé à clé, à part moi-même. Une fois que je m’étais accepté tel que j’étais, je n’ai jamais accepté que qui que ce soit d’autre me mette dans un placard. C’est peut-être important d’en témoigner : j’ai eu l’occasion d’être confronté à beaucoup de milieux considérés comme hostiles vis-à-vis de l’homosexualité, que ce soit celui du monde des sports collectifs, le monde de l’entreprise, celui également d’un univers familial catholique, l’univers d’un petit village de campagne, et même, dans un style très différent, le milieu du hip-hop : je n’ai jamais eu le moindre souci pour dire que je préférais les mecs aux filles… Je crois que l’essentiel pour que cela se passe bien, c’est déjà d’être réellement persuadé soi-même qu’il n’y a pas de problème. Bien sûr, cela ne suffit pas toujours… Je ne nie pas l’homophobie, ni la gravité de certaines situations, bien au contraire. Mais, lorsque vous annoncez que vous êtes gay à des hétéros persuadés que l’homosexualité est une maladie ou une honte absolue, si à ce moment-là vous avez une tête de mec qui a réellement honte de ce qu’il est, que vous êtes mal dans votre peau… ils ne peuvent que s’auto-persuadés qu’ils avaient raison : ils n’imagineront jamais que ce sont eux qui sont la cause de votre mal-être. C’est cela qui est dur, et probablement très injuste : en étant différent, il faut trouver la force en soi pour se convaincre de sa valeur, passer outre les images que la société peut parfois chercher à vous imposer sur vous-même… C’est à vous de vous bâtir votre propre image, de la dessiner librement. C’est certainement plus facile à écrire qu’à faire… Recevoir de l’aide d’un ami, d’un personnage rencontré par hasard, et parfois d’un film ou d’un livre, cela peut être déterminant.

CG : Sans dévoiler la fin de l’intrigue, en quelques lignes, on comprend le pourquoi du comment de l’histoire (c’est la claque pour le lecteur). Sans en dire plus, peut-on parler d’une belle histoire d’amour ?
ES : Comme je le dis parfois, « Lettre à Hervé » n’est pas une histoire d’amour, mais c’est assurément une déclaration d’amour… Vous parlez de la fin du livre… Je me répète souvent qu’une fin, c’est toujours également un début.
CG : « Lettre à Hervé » est finalement un texte très personnel, presque intime. Pourquoi avez-vous décidé de le rendre public ?
ES : J’ai pris la décision de publier ce texte sans vraiment réfléchir, fin décembre 2015, en retombant presque par hasard sur cette lettre écrite 24 ans plus tôt. Cela m’est alors apparu comme une évidence, une nécessité. Je n’en attendais rien de précis, à part peut-être laisser une trace de cette histoire… Une trace qui pourrait continuer à vivre sa propre vie, mêlée à d’autres vies, à d’autres histoires, celles de gens que le livre aurait touchés… Les témoignages que j’ai reçus depuis ont dépassé mes espérances… Certains m’ont fait pleurer. Tous m’ont communiqué une reconnaissance incroyable.

CG : Avez-vous d’autres projets littéraires en cours ?
ES : Beaucoup de lecteurs m’ont écrit pour m’encourager à continuer à écrire, certains me réclament « la suite de l’histoire »… Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une suite à ce livre, du moins une suite au sens classique du terme. Mais je repense à une interview de Jacques Brel, au cours de laquelle Jacques affirmait connaître des milliers de personnes répétant, chaque année, « bon, encore un an à vendre des chaussettes, puis j’écris un livre… » . Il y a encore deux mois, tristement, je ne pouvais que constater que je rentrais dans cette catégorie… Une espèce de Zéro Janvier, rêvant d’être un artiste, mais qui, contrairement à ce sombre héros de Starmania, ne savait pas chanter… Aujourd’hui, assurément, cette aventure m’a communiqué l’irrésistible envie de continuer à écrire, à partager des émotions…

 

CG : une dernière question, plus pratique : on peut trouver votre livre en librairie ?

ES : Pour l’instant, « Lettre à Hervé » est surtout vendu en ligne chez Amazon, en version papier (6,90 €) ou numérique pour Kindle (3,40 €). Mais on peut le trouver également en rayon à la librairie « Les mots à la bouche » à Paris, ainsi qu’à la librairie Develay, à Villefranche-sur-saône. À partir de fin mars, il devrait être possible de le commander dans n’importe quelle librairie et depuis n’importe quel site de vente en ligne en France… Ce n’est pas grand-chose, mais j’ai vraiment fait le maximum pour que le prix de ce livre soit le plus bas possible : l’objectif pour moi n’est vraiment pas de gagner de l’argent avec… Je compte d’ailleurs reverser à l’association Le Refuge l’essentiel des bénéfices que sa vente pourra générer.
CG : Merci beaucoup !
ES : Merci à vous… Et, très sincèrement, merci à tous ceux qui m’ont écrit après avoir lu le livre…

 

 

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1 thought on “Lettre à Hervé : « Si mon fils m’avait donné cette lettre, j’aurais été très fier de lui »”

  1. Je viens de finir de lire ce livre. Il m’a chamboulé dans tous les sens du terme. Merci à Éric pour ses mots si beaux. Et merci à ma mère de me l’avoir offert, car elle se doutait que ça me plairait. Et elle a eu raison ! <3

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