Ce que j’ai subi est et restera impardonnable, David Vigrid

Après notre chronique à propos de “Des trucs de grands”, excellente biographie romancée de David Vigrid, l’éditeur nous a permis d’entrer en contact avec cet auteur qui nous a ému et tant donné envie d’en savoir plus.

Culture Gay : Vous signez un livre-confessions magnifique dans lequel vous dénoncez les abus sexuels dont vous avez été victime de 6 ans à 14 ans. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous livrer dans un texte, plutôt que d’en parler à quelqu’un ? Avez-vous envoyé un exemplaire de votre texte à Tom, votre agresseur ?

Premièrement, encore merci pour votre post sur votre site. Ecrire, dessiner, peindre ont toujours été des médias plus simples et plus sibyllin pour moi que de me livrer oralement. Comme je le dit à plusieurs reprises dans mon roman : mon histoire, ma peine, ma souffrance… Ma façon de vivre avec et d’avancer, de positiver. Et non, contrairement à mon alter ego de papier, je n’ai plus jamais revu « Tom ». J’ai tenté de le chercher mais sans succès et sans réelle envie non plus, je dois en convenir, de le retrouver.

Des trucs de grands de David Vigrid, Éditions Textes Gais
Des trucs de grands de David Vigrid, Éditions Textes Gais

Culture Gay : Tout n’est pas vrai dans ce roman, même s’il y a une grande part de vérité. Pourquoi avoir éprouvé le besoin d’englober vos souffrances dans un contexte plus romanesque ?

Le romanesque m’a aidé à coucher sur le papier cette histoire. J’ai tenté par le passé de me livrer à cœur ouvert sur papier mais sans jamais réussir à aller au bout. Une fleur seule ne compose pas un bouquet. Si on l’entoure d’autres fleurs, plus « tape-à-l’œil », alors on peut réussir à composer quelque chose qui plaira au plus grand nombre en plus de soi.

Nous vivons une société où l’horreur fascine tant qu’elle arrive aux autres. Mais quand un journal ou un reportage TV montre des images de violence ; l’un des premiers réflexes est de détourner le regard. Par contre, ces mêmes scènes incluses dans un film ou une série peuvent passer « comme une lettre à la poste » auprès du public. C’est pour ça que j’ai préféré me livrer dans une histoire romancée plutôt que d’en livrer une version « brute de décoffrage ». C’était un exercice plus facile pour moi et je pense que, malgré le glauque décrit, cela reste aussi plus lisible.

Culture Gay : Au début de votre récit, vous tenez un revolver, prêt à tirer sur Tom pour en finir avec tout ce qu’il vous a fait subir, puis vous vous ravisez. Est-ce une façon de lui pardonner, de tourner la page ?

Il y a une expression qui dit que pour avancer, il faut parfois « tuer le père ». En ce sens, Tom a été conceptualisé ainsi. La page est tournée (bien qu’écornée dans un coin) mais il n’y a pas de pardon. Ce que j’ai subi est et restera impardonnable.

Culture Gay : Vous écrivez également une lettre à l’attention de vos parents, mais vous préférez la déchirer. La confession auprès de ses proches est-elle un bon moyen d’exorciser le passé pour s’en libérer ?

Je salue le courage de ceux qui parvienne à se livrer à leurs proches. Pour ma part, avant d’écrire ce roman, j’en étais encore incapable. Ca reste un sujet difficile à évoquer, pas le genre dont on parle assis autour d’un feu de camp, mais je ne dévie plus les questions. Et j’ai surtout la chance d’avoir des proches qui après avoir lu mon ouvrage m’ont félicité pour le courage et le style rédactionnel. Impressionnés de n’avoir jamais rien devinés et par l’homme que j’en suis devenu. Certains comprennent alors comment j’ai fait mien ce passé pour construire mon avenir. Dire que le passé est exorcisé serait facile et illusoire. Mais il est derrière moi.

Culture Gay : Votre livre est ponctué de titres de séries télés (X-Files, Queer as folk, Stranger things…), de citations de Yves Thériault, Pierre Desproges, Paul Verlaine, Abd El Kader, d’extraits de chansons de Mylène Farmer, de Des’ree, de Nina Simone, pourquoi ?

Parce que ce sont des écrits qui me parlent, que je comprends. Je suis un grand lecteur et je voulais rendre hommage à tous ses auteurs, penseurs, écrivains et artistes qui ont su me toucher, qui m’ont donné l’impression que leurs mots trouvaient résonnance. Quant aux séries (dont je suis grand fan aussi), j’ai aimé la façon dont leurs titres s’associaient pour composer les chapitres de la vie de David Mills. Dès mon plus jeune âge, si je n’avais pas un bouquin entre mes mains, c’est que je m’évadais grâce à la télévision ou au cinéma. Et comme mon avatar de papier, les super-héros font partis intégrante de ma vie. Leurs exploits réalisés dans des costumes aux couleurs bigarrées m’ont accompagné et ont grandement contribué au développement de mon imaginaire.

Culture Gay : Vous avez commencé à écrire “Des trucs de grands” à quatre jours de Noël, c’est ce contexte festif et familial qui vous a poussé à vous libérer ?

Pas du tout. C’est juste que j’ai pris un congé sabbatique à cette période et que j’ai éprouvé le besoin de me libérer d’un fardeau. Ce roman, ça faisait longtemps qu’il trottait dans ma tête. L’occasion se présentait de pouvoir y consacrer du temps et j’ai décidé d’aller au bout.

Culture Gay : Votre relation avec Alexandre est assez symptomatique des victimes de pédophilie. Vous avez tendance à pratiquer, par amour ou désir de plaire, une sexualité sans tabou, franche et directe. À quel moment vous en êtes-vous rendu compte ?

Très (trop) jeune. Cet « Alexandre » décrit dans le roman est la somme de toutes ses rencontres à un âge trop précoce qui au final ne m’apportaient rien d’autre qu’une délivrance passagère laissant très vite place au doute et à la honte. C’était à un âge où l’on ne parle après, où l’on ne cherche pas à savoir si c’était bon ou bien. Uniquement un dévidoir hormonal. Il m’a fallu longtemps pour me « réconcilier » avec les plaisirs charnels.

Culture Gay : Au delà de ce livre-document, vous faites preuve d’un véritable style et d’une grande aisance dans l’écriture. Comptez-vous renouveler l’exercice ?

Merci pour ses compliments. Je suis actuellement en cours d’écriture d’un second et fourmille d’idées pour un autre. Cette fois, ce sera de la fiction à 100%. J’aimerais en profiter pour remercier mon éditeur. Il m’a fait confiance dès le début alors que je n’y croyais pas quand j’ai commencé à envoyer des exemplaires à droite, à gauche. Il est le premier à m’avoir contacté et avoir montré de l’enthousiasme pour ce projet, qui reste encore fou aujourd’hui.

Extrait :

Dead like me

Mon enfance ressemble à une longue errance dans un couloir silencieux dont les issues auraient été condamnées

Laurence Tardieu, Le Jugement de Léa

David Mills, tel que la plupart des gens le connaissent aujourd’hui – ou tout du moins croient le connaître – est né à six ans. L’âge où j’ai rencontré pour la première fois Thomas Brunieau, dit Tom pour les intimes, sur le lieu de travail de ma mère. Il y avait une fête entre collègues qui s’y préparait et j’avoue ne plus me souvenir pourquoi ma mère avait décidé de m’emmener avec elle ce jour-là ? D’autant que ma petite sœur, seulement âgée de trois ans, n’était pas avec nous. J’aidais des collègues de ma mère, essentiellement des femmes, à confectionner des guirlandes en papier crépon et à décorer une salle où se trouvait un buffet sur lequel trônaient diverses boissons, des biscuits salés ou sucrés. Je m’y suis allègrement servi… enfin tant que ma mère ne se trouvait pas la pièce. C’est d’ailleurs quand elle dut vaquer à d’autres occupations qu’elle demanda à un homme que j’avais remarqué, car il n’arrêtait de me regarder, s’il pouvait garder un œil sur moi. C’était Tom, l’un de ses amis, et j’appris plus tard, que c’est pour lui que la fête était organisée. Il ne ressemblait à aucun autre adulte que j’avais déjà croisé. Grand, jeune, blond, ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’un de mes héros favoris de l’époque, Mac Gyver. Il avait la même coupe mulet, un blouson de cuir et un bandana. Il m’a fait rire, beaucoup rire. Tant et si bien que je ne l’ai plus lâché de toute la journée, partout où il allait, je le suivais. Ma mère dut même insister pour que j’enfile mon manteau et que nous retournions à la maison, une fois la fête finie. Moi, d’ordinaire docile et obéissant.

La plupart des évènements de cette journée restent flous, à l’exception de trois souvenirs, à jamais gravés dans ma mémoire. Le premier : c’est qu’en plus des jus de fruits, il y avait aussi de drôles de verres en plastique montés sur un pied sur le buffet. Ils étaient remplis d’un liquide doré qui faisait des bulles. Je savais que c’était du champagne, que seuls les adultes avaient le droit d’en boire et que généralement, on le sortait pour des occasions particulières. Pensant que personne ne faisait attention à moi, je tendis la main vers l’une des flûtes, mais ma mère me stoppa dans mon élan, en me rappelant que ce n’était pas pour moi, que j’étais trop jeune pour boire ça. Elle me servit à la place un jus de fruits dans mon gobelet.

Mon deuxième souvenir : j’étais allé bouder dans le couloir et Tom vint m’y rejoindre pour me poser la question suivante, accompagnée d’un clin d’œil « Ça te dirait de faire comme les adultes ? » et bien sûr, j’ai dit oui en dodelinant de la tête, le sourire jusqu’aux oreilles. Il m’a alors tendu une flûte de champagne. Je me suis empressé d’en boire une gorgée, et je n’ai vraiment pas aimé. Acide, amer, brûlant même. Je ne comprenais pas pourquoi on pouvait apprécier cette boisson ? Le visage que j’ai fait quand j’ai avalé la boisson fit rire Tom. Me faisant un autre clin d’œil, il s’est agenouillé à côté de moi, m’a pris dans ses bras, et m’a dit « Si ça te dis, je pourrais t’apprendre plein d’autres trucs de grands. ». Je l’ai regardé avec admiration et lui ai répondu que j’aimerais beaucoup. C’est à ce moment-là que ma mère est venue nous retrouver pour dire qu’il fallait que l’on parte.

Troisième souvenir très précis de cette journée : une fois dans la voiture avec ma mère, je lui ai dit que je m’étais bien amusé, que la fête était sympa et que Tom était génial. Et j’ai insisté pour savoir quand je pourrais le revoir ?

Et pour mon grand malheur, je l’ai beaucoup revu…

*

* *

Tom cogérait avec l’une de ses amies, un centre aéré situé à quelques pâtés de maisons d’où nous habitions alors. Ma sœur et moi y allions souvent les mercredis et bien sûr, je ne lâchais pas d’une semelle Tom, me faufilant uniquement dans les groupes qu’il animait. La plupart du temps, pour ne pas dire à chaque fois, il nous raccompagnait le soir, ma sœur et moi. Il connaissait déjà ma mère, mais il a fini par devenir son ami et celui de mon père.

Je ne saurai dire combien de temps il a attendu avant de passer à l’acte avec moi, mais dans mes souvenirs, ce ne fut pas très longtemps après la fête au travail de maman. Ma sœur et moi dormions dans des chambres séparées. Un soir, après le dîner que Tom partagea avec nous, il s’amusa à nous prendre dans ses bras, à nous faire des chatouilles et proposa à mes parents de les aider à nous mettre au lit. Lisa, ma petite sœur aimait beaucoup Tom elle aussi, pour à peu près les mêmes raisons que moi. Sa jeunesse, sa gentillesse, son humour. L’on ne fit pas prier et courions dans nos lits respectifs. Tom commença par Lisa, je l’entendis rire de ses blagues depuis sa chambre puis il vint me rejoindre. Il me chuchota au creux de l’oreille si je me souvenais de la question qu’il m’avait posée à la fête. Et moi, plein d’entrain :

— Oui, tu m’as demandé si je voulais faire des trucs de grands.

— Chhhhhut, pas si fort. Son visage se rapprocha à nouveau du mien. Mais il faudra que cela reste un secret. Il ne faudra jamais le dire.

Il colle ses lèvres sur mon front et je sens sa main se glisser sous mon tee-shirt. Chaude, douce, câline. Il relève la tête pour me faire un clin d’œil puis sa main glissa vers mon nombril et vers l’élastique de mon pantalon de pyjama, mais n’alla pas plus loin. Pas ce soir-là. Il se contenta de déposer un bisou rapide sur mes lèvres, puis au moment de quitter ma chambre et d’éteindre la lumière, il se retourna vers moi et me fit un clin d’œil. Je lui en fis un aussi.

Un autre soir où Tom nous raccompagna à nouveau Lisa et moi, ma mère lui demanda s’il pouvait veiller sur nous, elle devait partir. Tom nous demanda de filer sous la douche. Lisa y alla la première et Tom l’aida à se sécher quand elle eut fini. Puis ce fut mon tour, et là aussi, il vint m’aider à me sécher avec la serviette. Cela me fit rire, à six ans, je savais parfaitement me débrouiller. Mais je le laissais faire, je n’avais aucune raison d’avoir peur de lui et sa façon de me chatouiller tout en me séchant avec la serviette déclenchait des rires que je ne pouvais contrôler et que je ne voulais surtout pas stopper. Je me rappelle parfaitement de sa façon de m’ébouriffer les cheveux avec la serviette, moi riant d’avoir la tête qui allait dans tous les sens. Puis il me sécha le torse, les jambes. Cela déclencha un nouveau fou rire de ma part quand je faillis tomber à la renverse après qu’il m’est levé la jambe droite pour frotter mon pied avec la serviette. J’eus juste le temps de me rattraper au lavabo. Puis il me fit un clin d’œil et il déposa plusieurs baisers sur mon corps. Cela m’électrisa, et mon corps de petit garçon montra alors des signes évidents d’excitation. J’ignorais par quel phénomène, mais mon sexe était devenu tout dur. Ce fut sur cette partie de mon corps que les bisous se firent plus nombreux et différents. Je ne comprenais pas ce qu’il me faisait, mais ne me sentais pas en danger. Et voir sa tête faire des allers-retours avait quelque chose de comique. Cela ne dura pas longtemps, peut-être trente secondes, pas plus. Il me sécha à nouveau avec la serviette puis sortit de la salle de bain. J’enfilais mon pyjama et rejoignis ma sœur dans la salle à manger où elle jouait avec ses poupées devant la télévision. Tom, lui préparait à manger dans la cuisine. Ma mère et mon père n’étaient toujours pas là. Ce fut Tom qui installa la table, aida ma sœur à manger et nous coucha ce soir là aussi. Après avoir lu une histoire à ma sœur, qui l’a fit rire à nouveau, Tom vint dans la mienne. Sans un mot, d’une main il leva mon sweat-shirt jusqu’au cou et de l’autre, il baissa mon pantalon jusqu’aux chevilles. « Il n’y a que les grands qui font ça » me dit-il, et il me refit ce qu’il m’avait plus tôt dans la salle de bain. Au bout d’un moment, je fus parcouru par un frisson, comme si on me chatouillait et cela me déclencha un fou rire. Il me jura que la prochaine fois, il me ramènerait un cadeau pour avoir été aussi sage, mais seulement si je lui promettais de ne rien dire, à personne, que cela resterait notre petit secret, notre truc de grands.

Le lendemain, ce fut ma mère qui nous réveilla. Mon père vint nous rejoindre dans la cuisine où nous prenions notre petit déjeuner, il avait la main droite et l’avant-bras dans le plâtre. Il avait eu un accident de voiture et avait été conduit aux urgences. Ma mère s’apprêtait à demander à l’une de nos voisines si elle pouvait veiller sur nous ou à appeler une baby-sitter en urgence et fut soulagée que Tom nous ait raccompagnés après le centre aéré ce soir-là. Il était un habitué de la maison, savait s’y prendre avec les enfants et ma sœur et moi le considérions déjà comme une sorte de grand frère ou de tonton. Ce fut donc providentiel qu’il nous ait raccompagnés ce soir-là et qu’il accepte de rester. Je me souviens aussi que quand Tom nous préparait le repas, le téléphone avait sonné. Je sais aujourd’hui que c’était ma mère qui le prévenait que mon père n’avait toujours pas été pris en charge et qui lui demandait s’il pouvait rester plus longtemps afin de s’occuper de ma sœur et moi.

*

* *

Tom avait sa façon bien à lui de s’assurer que je répondrai toujours à ses désirs : en m’offrant des cadeaux. Et, j’en eus beaucoup, précédent ou suivant la visite de Tom et des soins particuliers qu’il aimait me prodiguer. À un moment, j’eus pratiquement la collection complète des figurines GI-Joe tirée du dessin animé éponyme ainsi que plein d’autres jouets, jeux de société ou livres.

À ses côtés, dès l’âge de six ans, je connaissais déjà des mots – ainsi que leurs dérivés argotiques –, des pratiques sexuelles ou des zones érogènes du corps humain, qu’un enfant n’a aucune raison de connaître. Au collège, quand mes copains vivaient leurs premiers émois érotiques de jeunes pré pubères en imaginant ce que c’était de faire l’amour, je rigolais intérieurement. Bien évidemment, je me suis toujours gardé de prendre la parole quand ce genre de sujets circulait entre nous et me contentais de jouer à la perfection le rôle du « coincé » de la bande.

Tom, inconsciemment, m’a aussi appris à subir plutôt qu’agir. Il n’attendait rien d’autre de moi que le laisser promener sa langue et sa bouche sur chaque recoin de mon corps. Il ne m’a jamais demandé de lui retourner la faveur, pas même une seule fois. Non, je devais juste me laisser faire. Parfois, à le voir jouer avec mon corps, je me faisais l’impression d’être l’une de mes figurines, ne revêtant de l’intérêt que dans les mains de celui qui les manipulait.

Je lui ai souvent demandé pourquoi je n’avais pas le droit de dire à mes parents ou à d’autres personnes, ce que nous faisions ensemble. Il me répondait que c’était un truc de grande personne d’avoir des secrets par exemple le fait de vouloir faire croire au père Noël ou à la petite souris aux enfants. Et que c’était parce que nous partagions ce secret que cela faisait de moi un grand. Quand j’insistais pour obtenir des explications complémentaires, il me disait que si je racontais ça à quelqu’un, qui que ce soit, alors il pourrait aller en prison. « Veux-tu que j’aille en prison, David ? » Non, bien sûr que non, quand on a six ans, la prison c’est pour les méchants. Or Tom n’en était pas un, c’était le seul adulte ne me traitait pas comme un gamin. Je l’aimais pour ça, alors non, je ne voulais pas qu’il aille en prison. Et puis, je voulais compléter ma collection de figurines.

Quand je fus en âge de mieux assimiler certaines choses, je lui ai demandé si ce que nous faisions, en cachette, était mal pour qu’il risque la prison si c’était découvert ? Je devais avoir neuf ou dix quand je lui ai posé cette question. Je me souviens que mes parents étaient partis en week-end avec des amis et avaient, comme bien souvent demandé à Tom de nous garder, ma sœur et moi. Moins d’une heure après qu’ils soient partis, Tom appela mes grands-parents pour y déposer Lisa, car elle voulait faire du poney – grand-père et grand-mère possédaient une ferme. Mamie m’a demandé si je voulais rester moi aussi, mais je lui que non. Que j’étais content de ne pas avoir à me coltiner ma frangine à la maison pendant deux jours. Ce n’était pas complètement faux, mais c’est Tom qui m’avait dicté la phrase exacte à dire. C’est lui aussi qui avait assuré à ma petite sœur qu’elle pouvait faire du poney chez les grands-parents tout le week-end si elle voulait. Quand nous sommes retournés chez moi, il a tiré les rideaux de chaque fenêtre et m’a conduit dans la chambre des parents. Et j’ai aimé Tom encore plus pour ça. Trop cool, pensais-je. J’avais l’impression de braver un interdit. J’y venais parfois rejoindre mes parents le dimanche matin pour les réveiller, mais cela restait leur chambre. Le lieu de la maison où je n’avais pas le droit d’y jouer ou regarder mes programmes préférés sur leur télévision. Sans attendre, je monte sur le lit et saute sur le matelas comme s’il s’agissait d’un trampoline. Tom m’a arrêté pour me dévêtir et a commencé à s’occuper de moi « comme un grand ». C’est là que je lui ai à nouveau posé la question dérangeante. Cela l’a décontenancé, à tel point qu’il a arrêté ce qu’il était en train de me faire. Au lieu de cela, il s’est adossé à la tête de lit, et m’a invité à venir le rejoindre entre ses jambes, pressé contre lui, mon dos nu contre son ventre, son cou sur mon épaule, mon visage contre sa joue. Il a coincé sa main droite sous mon aisselle gauche, telle une ceinture de sécurité et son autre main me caressait doucement toute partie de mon corps qu’elle pouvait atteindre. Puis il m’a chuchoté dans le creux de l’oreille que quand deux personnes s’aiment aussi fort que nous, il est tout à fait normal qu’elles fassent l’amour. Mais je devais savoir que pour beaucoup de personnes, il n’était pas concevable qu’un adulte et un enfant puissent s’aimer comme nous. Il m’a expliqué que même si nous étions heureux tous les deux, la loi disait « qu’un mineur ne doit pas faire ça avec un adulte », et ce, qu’importe la nature de nos sentiments. Donc, même si nous passions à chaque fois de très bons moments ensemble, pour la loi et les autres personnes, c’était interdit. Là-dessus, il rajouta que dans notre monde, quand deux garçons s’aiment comme peuvent le faire un papa et une maman, c’est encore plus mal vu. « Tu sais, si quelqu’un découvrait ce que l’on fait, alors j’irais en prison pour ne plus jamais en ressortir. Et tu veux que je te dise, ce n’est pas juste parce que l’on m’envoie là-bas seulement parce que je t’aime, parce que je suis fou de toi. Regarde, je vais te le montrer. » Il se leva du lit et enleva tous ses vêtements. C’est la première fois que je le voyais dévêtu. Il était poilu, surtout sous le nombril, et ce qui était situé juste en dessous avait une taille impressionnante. Il s’est couché à côté de moi. Je ne pouvais détacher mon regard de son corps. Il m’expliqua que bientôt, je grandirais et deviendrais exactement comme lui. Alors, ce jour-là, nous n’aurions plus rien à craindre. Nous serions libres de nous aimer, mais que d’ici là, ça devait rester notre secret. Il m’a attiré vers lui et m’a allongé sur le flanc à ses côtés, passant un bras sous moi. Il m’a enlacé contre son corps comme s’il me réconfortait d’un chagrin. Il a recroquevillé ma cuisse sur la sienne et m’a serré fort. J’avais la tête sur son cœur, j’entendais ses battements. Nous sommes restés comme ça, sans rien dire, sans autre bruit que celui de nos souffles, peau contre peau, mon sexe contre sa cuisse, le sien qui effleurait mon genou. Je lui ai promis de ne jamais révéler notre histoire, à personne. Il m’a embrassé, m’a couché sur le dos et a repris où il en était resté.

Cette relation contre nature a duré jusqu’à mes 14 ans, quand Tom s’est petit à petit détaché de moi et s’est marié. Cela aura donc duré huit ans, et encore aujourd’hui, il m’arrive de me demander comment mes parents n’ont pu ne rien voir, ne rien deviner. Bien souvent, quand il s’adonnait à sa perversion, ils se trouvaient dans la pièce d’à côté. Il veillait alors à ne pas s’éterniser, mais ne pouvait s’empêcher de pratiquer ses rituels sexuels. Mon petit frère, Lucas est né en 1985, huit années nous séparent. Quand il eut trois ans, mes parents décidèrent qu’il n’avait plus besoin de dormir dans son lit d’enfant ni de partager la chambre de ma sœur. Ils l’installèrent dans la mienne et mon père monta des lits superposés – et bien sûr je dormais en haut, privilège de l’aîné. Malgré la présence de Lucas dans notre chambre, cela ne perturba pas Tom pour autant. Il poursuivait son petit rituel savamment rodé, en commençant toujours par voir ma petite sœur en premier, puis quand il venait dans la nôtre, il s’agenouillait d’abord à côté de Lucas pour lui souhaiter bonne nuit et il terminait toujours par moi, pour me souhaiter aussi « bonne nuit », à sa façon. On dit que les choses les mieux cachées sont celles qui sont les moins dissimulées. Tom excellait vraiment dans ce domaine. Tel Spiderman, il semblait doté d’un sixième sens le prévenant du danger et devinait quand il fallait quitter la chambre avant d’éveiller des soupçons. Il savait comment éluder les doutes que mes parents auraient pu avoir. Il faisait des cadeaux à ma sœur et à mon frère, passait du temps avec eux, en ma compagnie ou non. À une époque, quand j’avais approximativement douze ans, il a accepté un poste saisonnier de moniteur dans les Alpes, dans un site de colonie de vacances. Il est donc venu moins souvent à la maison pendant cette période. Il avait invité toute la famille à venir le rejoindre sur place. Quand nous sommes arrivés, un cadeau nous attendait. Une boîte en carton, marqué de nos noms « Pour David, Lisa et Lucas ». Quand nous avons ôté le couvercle, nous y découvrîmes un chiot. Nous avons laissé éclater notre joie et Tom, occupant déjà une place à part dans notre famille, en prit une prépondérante à dater de ce jour.

C’était la grande force de Tom, être charmant, prévoyant, amical. Donner le change afin de ne jamais être confondu. Mentir ouvertement était un art pour lui. Il a tant et si bien œuvré pour devenir le sixième membre de la famille que mes parents lui ont même fait l’honneur de devenir le parrain de Lucas.

Quand je suis entré au collège, ma mère a naturellement pris connaissance de chacun de mes emplois du temps afin de voir avec moi les jours où je rentrerai plus tôt, et ceux où je pourrai récupérer mes cadets à la sortie de l’école. Nous habitions alors Cergy, dans le Val-d’Oise et notre appartement se situait à égale distance de l’école maternelle de mon frère, de l’école primaire de Lisa, du collège où j’étais inscrit…

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