Calvaire, une agression homophobe qui tourne (très) mal

Calvaire, de Elhadji Malick Ndong Mbaye

Elhadji Malick Ndong Mbaye vient de publier un roman captivant à propos d’un crime homophobe ignoble qui se déroule au cœur d’une cité. Le style est maîtrisé et le sujet décrit de manière objective, sans condescendance, ni larmoiement. Le texte exploite habilement la double peine, pour un sénégalais, d’être soudain exposé sous le spectre de l’homosexualité, alors que ce pays condamne encore les gays à la prison.

 

Culture Gay : Vous signez un roman autour d’un groupe de jeunes désoeuvrés vivant dans une cité. Dans un élan supposé héroïque, ils décident de bannir les dealers et les homosexuels du quartier. Cette expédition punitive se termine en viol collectif cruel sur un jeune homme gay. Les protagonistes se font arrêter et c’est le début de la prise de conscience, le retour à la réalité. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

 

Elhadji Malick Ndong Mbaye : D’abord pour l’époque. Je crois que nous vivons dans une époque où la question de l’homosexualité est abondamment abordée. Pas hélas pour ce qu’elle représente, c’est-à-dire une nature humaine inviolable, mais pour ce qu’elle peut malheureusement encore provoquer en matière de réaction violente chez une partie de la population mondiale. Je dirais donc que c’est l’époque avant tout qui le demande. 

Culture Gay : Votre roman choisit l’angle des agresseurs et rend parfois ce groupe de jeunes des cités plutôt sympathique, pourquoi ne pas avoir choisi le point de vue de la victime ?

Calvaire, un roman de Elhadji Malick Ndong Mbaye

Elhadji Malick Ndong Mbaye : C’est vrai qu’il est assez répandu dans la culture cinématographique ou même littéraire d’aborder ce sujet depuis le point de vue de la victime. Démarche que je trouve d’autant plus utile en terme sensibilisation que réaliste puisqu’elle dépeint une réalité, hélas, vécue par beaucoup de personnes rejetées du simple fait de leur différence. Toutefois il ne saurait exister dans ce genre de sujet, comme dans tous les sujets de société, une réalité unique. Il y a toujours plusieurs réalités. Celle-ci en est malheureusement une, et je pense qu’elle mérite, à ce titre, d’être elle aussi racontée. 

 

Culture Gay : Dans la cité, on hait les gays, pourtant ils sont souvent au centre des sujets de conversations. Pensez-vous que les homophobes soient des homosexuels refoulés, qu’ils en sont jaloux et envient secrètement leur liberté ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : Je ne saurais être aussi catégorique, d’autant plus que je ne connais pas la réalité de toutes les cités de France. Je me garderais donc d’essentialiser une réalité qui me paraît beaucoup plus complexe à sonder. 

Je ne pense pas non plus qu’il faille réduire la chose à une simple histoire de jalousie. Pour moi, il y a sur cette question un besoin vital d’éduquer les populations, qu’elles vivent dans les zones nanties ou qu’elles soient reléguées au ban de ces beaux lieux. La pédagogie, la pédagogie et la pédagogie. Pour moi tout passera par ça. 

 

Culture Gay : Votre roman est très documenté, notamment au moment du procès. Quelle est la part de vérité dans votre récit ? Avez-vous déjà été confronté à une telle affaire ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : D’abord je vous remercie. Mais je dois dire que je n’aime pas cette notion de « part de vérité », surtout lorsqu’elle est appliquée à une œuvre, qui est censée être, avant tout, un tout cohérent. Sélectionner des « parts de vérité » dans un tout, implique l’existence de « parts de mensonge » qui peuvent compromettre la crédibilité d’une œuvre de par leur existence. En vérité, qu’on considère le tout vrai ou faux, cela m’est égal tant qu’on ne fait pas cohabiter ces deux aspects. Seulement, il y a pour moi une réalité qui devrait encore plus interpeller, et qui est que ce genre d’histoire soit, aujourd’hui encore, possible dans notre société. C’est ça le plus important. Tout le reste n’est, si j’ose dire, que littérature. 

 

Culture Gay : Ibrahim est un sénégalais en situation de séjour en France. Suite à ce viol, il risque de perdre son visa. Mais les répercussions dans sa famille sont terribles pour lui. Que risque un gay qui est expulsé vers le sénégal ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : Pour rester sur le cas d’Ibrahim, dont l’homosexualité était connue de tout le pays, je crois qu’on peut dire, sans dévoiler un secret du livre, qu’une expulsion lui aurait été tout simplement fatale. Là-bas, un homosexuel reconnu en tant que tel est un indésirable de la société. Il n’a ni ami, ni famille, ni paix ; et cela, qu’il soit mort ou vivant.

 

Culture Gay : Au Sénégal, les journalistes ne s’embarrassent pas de détails et surfent sur le scandale d’une relation homosexuelle entre un sénégalais et un français, comme s’il s’agissait d’une relation consentie. Si les journaux avaient expliqué qu’Ibrahim était l’auteur d’un crime homophobe, il aurait reçu les honneurs de tout le pays. C’est tout de même choquant pour nous européens. Les sénégalais partagent-ils tous ce point de vue homophobe ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : Je ne pense pas qu’ils le partagent tous. Il y a dans ce pays des associations qui se battent aux côtés des personnes sujettes à ce genre de discrimination. Il serait donc injuste de tous les mettre dans le même sac. Et je crois aussi que certains intellectuels pensent différemment. Seulement, lorsque qu’on s’exprime en public sur ce sujet, il est de bon ton d’adopter le point de vue de l’opinion qui, elle, est plutôt conservatrice sur les questions de société. La solution reste là aussi, pour moi, l’éducation des masses mais aussi la prise de responsabilité des élites.

 

Culture Gay : Avez-vous beaucoup de sénégalais qui vous écrivent suite à la publication de ce roman ? Quelles sont leurs réactions ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : Il se trouve que j’ai fait lire mon ouvrage, avant sa publication, à certains amis sénégalais. J’ai quasiment obtenu les mêmes retours. Tous ont trouvé complètement fou, pour parler trivialement, le fait que j’associe mon nom à ce qui reste tout de même dans la tête de beaucoup de sénégalais une tare. Cela n’a fait, en réalité qu’augmenter mon inquiétude. On passe d’une homophobie « ordinaire » à une culture de rejet global et systématique. 

 

Culture Gay : Avez-vous un autre roman à venir ou d’autres projets artistiques ?

Elhadji Malick Ndong Mbaye : Je suis en train de travailler sur un roman qui parle justement de cette même société sénégalaise, même si cette fois, je ne l’observe pas depuis la baie européenne. Je fais tout pour qu’il baigne plus sérieusement dans les réalités de cette société partagée entre son conservatisme et les défis de son temps. Je vous en reparlerai volontiers.

 

Culture Gay : Merci beaucoup !

 

Calvaire” de Elhadji Malick Ndong Mbaye

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Extrait : “De mes cinq à mes douze ans, j’étais biberonné aux formules exotiques des versets, mais surtout à une sainte pudeur qui devait me servir de bouclier contre tous les fléaux la société, ou ce que mes parents avaient décrété comme tel. Ces fléaux, ils pouvaient aller des femmes, en passant par la cigarette jusqu’à l’impensable alcool qui pouvait compromettre notre rencontre avec le seigneur dans l’au-delà. Mais de toutes ces tentations que mes frères et moi évitions avec une application à la hauteur de ce qu’ils représentaient, c’est-à-dire des œuvres d’Iblis, il y en avait une sur laquelle nos parents ne s’étaient jamais trop longtemps attardés, nous croyant sans doute suffisamment immunisés contre ses travers, et c’était l’homosexualité.”

 

Résumé :  « Je préfère mettre au monde un voleur ou un démon qu’un fils homosexuel. » C’est sur ces paroles de sa mère qu’Ibrahim le Sénégalais se construit. Il doit cacher à tous sa préférence sexuelle. Jeune adulte et doté d’une bourse, il se rend en France pour y poursuivre ses études.  Arrivé, un peu par hasard, à Calvaire Saint-Pierre, banlieue populaire de Caen, il va devoir s’adapter à la vie française. Seul, il se lie d’amitié avec Jama, natif du lieu. Au fil des jours, ce dernier l’initie à son idéologie: éradiquer les indésirables de Calvaire. Ensemble dans lequel le jeune garçon met les homosexuels et les dealers de drogue du quartier. Autour de Jama se crée une petite famille dans laquelle Ibrahim essaie tant bien que mal de faire entrer de nouveaux membres, tel que Maxime le silencieux ou Vick l’affabulateur. Mais pour rester dans cette famille, si indispensable à ce jeune déraciné, il lui faudra se soumettre aux règles du jeu.

 

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