Amours Interdites, des reportages contre les frontières et les préjugés

Interview-Severine-BardonSéverine Bardon est réalisatrice pour le web et la télévision. Elle a collaboré à « Amours Interdites » et nous confie comment s’est construit ce projet international autour de la difficulté d’aimer selon sa nationalité, sa religion, son milieu, son sexe, etc. Vous pouvez visionner une partie de son travail sur le site d’Arte.

Séverine Bardon, réalisatrice.

Séverine Bardon, réalisatrice.

Culture Gay : Bonjour Séverine Bardon, pouvez-vous nous présenter votre activité de réalisatrice ? En quoi consiste votre métier ?

Séverine Bardon : J’ai une formation de journaliste, et j’ai été correspondante de presse écrite en Chine pendant 10 ans. A mon retour en France, j’ai fondé la société Baozi Production avec deux amis, et depuis nous réalisons et produisons des reportages et documentaires pour la télévision française. Nous nous intéressons tout particulièrement à ce qui se passe à l’étranger, notamment dans les pays en développement, et à la géopolitique.

CG : « Amours interdites » dresse un panorama non exhaustif de la difficulté des relations non conventionnelles à travers le monde. Comment avez-vous approché tous ces couples ? A-t-il été difficile de les amener à se confier à vous ?

SB : Pour trouver les couples qui ont témoigné, nous nous sommes appuyés sur des réseaux associatifs et des journalistes locaux. Nous avons essuyé de nombreux refus avant de trouver des couples qui acceptent de témoigner, mais ceux qui ont joué le jeu l’ont souvent fait parce qu’ils sont fiers d’avoir surmonté les barrières sociales qui entravaient leur relation, et qu’ils souhaitaient, par leur témoignage, apporter un message d’espoir aux couples vivant des situations similaires.

CG : Dans le cadre de votre reportage, vous et votre co-réalisatrice, vous êtes rendue en Chine où vous avez suivi un couple de femmes gays condamnées à dissimuler leur amour et obligées d’accepter des mariages hétérosexuels. N’y-a-t-il pas de chinois qui vivent leur homosexualité au grand jour ?

SB : Juste une précision avant de répondre à votre question : je ne me suis pas rendue en Chine pour ce tournage, j’ai travaillé avec une amie journaliste chinoise. Nous avons établi ensemble le profil des personnages que nous souhaitions trouver, elle a rencontré Max et Cici, a fait le tournage à Shanghai, puis j’ai fait le montage du court-métrage et écrit le « décryptage » depuis Paris.

Il y a en Chine des hommes et des femmes qui vivent leur homosexualité au grand jour, surtout dans les grandes villes. Il y a aussi quelques militants de la cause LGBT assez médiatisés, connus et reconnus. Depuis que l’homosexualité est dépénalisée en Chine (cela date de la fin des années 90), les couples ne risquent plus aucune sanction légale. Mais la société est plus conservatrice que la loi ! La plus grande difficulté des homosexuels chinois reste la confrontation avec leur famille. Au pays de l’enfant unique, avoir un fils ou une fille gay signifie souvent qu’il n’y aura pas de petits-enfants, or les Chinois sont très attachés à la perpétuation des lignées familiales…

CG : Vous vous êtes rendues en Chine, au Sénégal, en Inde, en Israël, en Colombie, en Allemagne, dans le sud de la France et aux USA. Combien de temps a été nécessaire pour réunir tous ces témoignages ? Quel couple a été le plus difficile à convaincre de participer à votre projet ?

SB : « Amours Interdites » est un projet collectif, nous sommes sept réalisateurs et réalisatrices à avoir contribué aux différents courts-métrages ! L’ensemble du projet représente un peu plus d’un an de production, de la conception à l’enquête, la réalisation, l’élaboration du site internet, jusqu’à la mise en ligne.

Le couple de plus difficile à trouver a bizarrement été celui en Israël ! Nous avons commencé notre recherche au moment où les attaques au couteau ont débuté en Israël, les tensions communautaires étaient alors très fortes, et les couples interreligieux ne voulaient surtout pas faire parler d’eux. Nous avons mis plusieurs mois à trouver un couple qui accepte de témoigner…

CG : Vous avez rencontré 8 couples, d’horizons totalement différents, vous êtes-vous attachée particulièrement à l’un d’entre eux ? Pourquoi ?

SB : Je n’ai personnellement rencontré que Mohammed et Shanara, en Inde, donc j’ai forcément un petit faible pour eux ! Ce qui m’a surtout touchée chez eux, c’est leur côté David contre Goliath. Le couple est très modeste, sans beaucoup de ressources et pourtant il s’est joué de l’une des frontières les plus surveillées au monde ! Ils ont décidé de vivre ensemble quoi qu’il arrive et aucun barbelé, aucun mirador ni aucune patrouille de frontière n’a pu les arrêter. Cette conviction et cette force de caractère sont pour moi admirables.

Max et Cici (Chine)

Max et Cici (Chine)

J’ai également été très émue par Cici et Max. De tous les couples que nous avons rencontrés, elles sont pratiquement les seules à être encore face au mur… Le court-métrage montre bien leurs doutes, leurs angoisses, et leur fragilité en ce moment de leur vie où les décisions qui sont prises détermineront leur avenir. Que deviendra leur couple si Max va jusqu’au bout de son projet de mariage ?

CG : Selon votre expérience du terrain, entre la religion, les traditions, l’ignorance, quel est le principal facteur d’exclusion dans ces différentes sociétés ? Qui sont les principaux responsables des souffrances endurées par toutes ces personnes qui veulent simplement s’aimer ?

SB : Difficile de répondre à ces questions ! Les problématiques et les contextes sont très différents en fonction des pays. Néanmoins, s’il fallait trouver un point commun, je pense que le principal facteur d’exclusion est finalement le rejet de la différence, l’intolérance. C’est d’ailleurs ce qui nous a poussés à réaliser ce webdocumentaire : montrer que nos rigidités individuelles et collectives, nos préjugés quels qu’ils soient, ont un impact réel sur la vie d’individus qui ne demandent pourtant rien d’autre que de pouvoir s’aimer librement !

CG : Comment se prépare un reportage qui vous mène aux quatre coins du monde ? Travaillez-vous en équipe, avec des contacts sur le terrain ?

SB : Oui nous travaillons avec des équipes locales, des journalistes, des ONG, etc. Le tournage de cette série a mobilisé de très nombreuses personnes ! Jetez un œil sur les crédits du site internet, vous verrez !

CG : Quand et où pourrons-nous voir votre reportage dans son intégralité ?

Qu'est-ce qui interdit d'aimer ?

Qu’est-ce qui interdit d’aimer ?

SB : Tout est disponible en ligne, sur le site internet d’Arte :

http://amours.arte.tv/

Chacun des huit épisodes comprend :

  • un court-métrage documentaire dans lequel le couple raconte son histoire à deux voix ;
  • un décryptage, qui par un jeu de questions/réponses, apporte un éclairage contextuel sur le pays et la problématique du court-métrage ;
  • un portfolio réalisé par un photographe local, présentant sa vision artistique de l’amour dans son pays, toujours en lien avec la problématique du court-métrage.

Chaque épisode conduit à un appel à témoignages, dans lequel les internautes sont invités à partager leur propre expérience

CG : Quels sont vos projets ?

SB : L’aventure « Amours Interdites » n’est pas tout à fait finie ! Nous sommes actuellement à la recherche d’un éditeur pour publier un livre de photos rassemblant les travaux des huit artistes qui ont travaillé avec nous sur ce projet. Nous envisageons également de monter une exposition.

CG : Merci beaucoup !

SB : Merci à vous !

 

http://amours.arte.tv/

http://www.baoziprod.com

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